Maîtriser le changement – la grande transition - Réconcilier développement économique et durabilité - Président de la BAD Donald Kaberuka

10/06/2008
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Evènement : Forum international des Amériques

Il y a vingt ans, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, présidée par Gro Harlem Brundtland, définissait le concept de développement durable comme « un processus de changement dans lequel l’exploitation des ressources, le choix des investissements, l’orientation du développement technique ainsi que le changement institutionnel sont déterminés en fonction des besoins tant actuels qu’à venir ».

Depuis le rapport Brundtland, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais aujourd’hui, chaque jour nous rappelle que, malgré la reconnaissance unanime de la nécessité d’agir, nous en sommes toujours au même point : de multiples catastrophes écologiques, inondations, sécheresses, régimes des précipitations peu fiables et, avant tout, une pauvreté croissante et ses conséquences pour des millions de personnes dans un monde d’abondance. À titre d’exemple, nombre d’entre nous étaient à Rome la semaine dernière pour discuter de la crise alimentaire, et l’un des points de friction a été les biocarburants et la sécurité alimentaire.

Dans les documents fournis pour la conférence, les organisateurs soulignaient que 10 ans après Kyoto, nous sommes toujours à la recherche d’un consensus sur des questions telles que : comment réconcilier le développement économique et la durabilité ; quelle est la responsabilité des entreprises et du monde des affaires ; comment le monde des affaires et les États peuvent-ils développer des infrastructures durables et quel est le rôle de l’innovation ? Je suis certain que les deux capitaines d’industrie venus de Suez et de Rio Tinto nous aideront à comprendre un peu mieux ces questions. Mon rôle est de me concentrer sur elles du point de vue d’un organisme multilatéral de développement qui participe à la lutte contre la pauvreté dans la région la plus défavorisée du monde.

Aujourd’hui, 20 % de la population vivant dans les pays riches détiennent 85 % des richesses mondiales. Grâce aux récentes avancées des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), le nombre des personnes vivant dans des pays pouvant être qualifiés de nantis est en très forte augmentation. Cela laisse malgré tout dans le monde, des millions de personnes survivant avec moins de deux dollars par jour, dépourvues de choses aussi essentielles que la nourriture, l’eau et le logement, les plus vulnérables étant le milliard d’individus les plus pauvres. Cette situation n’est pas soutenable. La croissance économique dans les pays avancés génère une énorme demande de ressources naturelles, telles que l’eau, les terres et les forêts, dont certaines ne sont pas renouvelables, dans un contexte de non-soutenabilité résultant des inégalités reflétées par l’existence d’un milliard de personnes les plus pauvres.

Avec la convergence des niveaux de vie des BRIC et de l’OCDE, la récente croissance économique exerce une formidable pression sur les ressources naturelles. À titre d’exemple, un journal local a publié aujourd’hui un article sur l’empreinte écologique chinoise. La Chine consomme des ressources naturelles telles que les terres, le bois et l’eau, deux fois plus vite que ce qu’il leur faut pour se renouveler. L’empreinte du pays a doublé depuis les années 1960 et nécessite désormais deux fois ce que l’écosystème chinois est capable de fournir. L’article nous rappelle que l’empreinte écologique mondiale est en moyenne de 2,2 ha par personne, et conclut qu’au rythme actuel, nous aurons besoin d’une nouvelle planète en 2050, à moins que nous trouvions des solutions dans les domaines des énergies propres, de la diminution des déchets, de la réduction des émissions de carbone, de la gestion des terres, et bien sûr, comme l’a justement souligné M. Denom, dans les actions individuelles. Lors de cette conférence sur la crise alimentaire à Rome, il nous est tous apparu clairement que l’un des facteurs sous-jacents est l’évolution du régime alimentaire dans les économies émergentes. La hausse des revenus a fait grimper les prix de l’essence et d’autres produits essentiels – et dans la foulée, des millions de pauvres n’ont plus les moyens de se procurer les denrées alimentaires de base. M. le Président, notre ordre du jour ne porte pas sur la justice sociale, mais sur la durabilité. Mais la durabilité doit commencer par la recherche de l’équité et de la justice sociale entre les nations et en leur sein. Vous conviendrez que nous pouvons le faire tout en préservant notre planète, nos écosystèmes, la stabilité de nos sociétés et la coexistence pacifique de nos riches et diverses civilisations. Notre incapacité à y parvenir aurait des conséquences au niveau mondial, car la raréfaction des ressources accroît la concurrence, les déplacements de population, les tensions régionales et les flux migratoires ingérables.

Pour les pays à faible revenu, la durabilité commence par la lutte contre la pauvreté. Aucune avancée durable dans celle-ci n’est possible sans croissance. En d’autres termes, il faudra porter le taux d’investissement à plus de 25 % du PIB, tout en assurant la transition vers une économie à faible intensité de carbone. Tel est le défi qui nous interpelle et qui est précisément au cœur de notre travail à la Banque africaine de développement.

Permettez-moi un instant de concentrer mes remarques sur ce que cela implique pour notre travail. Premièrement, comment pouvons-nous générer ce type de croissance de qualité de façon durable ? Une aide plus importante et plus efficace est certainement nécessaire. J’applaudis les efforts des pays riches tels que le Canada, qui augmentent leur aide aux pays à faible revenu. Mais nous savons tous que les contraintes budgétaires et les besoins concurrents réduisent les chances, d’atteindre, dans un avenir proche, la masse critique nécessaire en termes de ressources financières consacrées à l’aide publique. Nous sommes donc persuadés que ces financements doivent être utilisés pour maximiser l’effet catalytique des ressources privées. C’est pourquoi notre agenda pour le développement durable commence par la création des conditions permettant aux pays pauvres d’attirer les investissements et d’encourager la croissance pour soutenir leurs sociétés, indépendamment de l’aide. Personne n’aime dépendre de l’aide, de la charité. Les gens cherchent des moyens durables de se débrouiller par eux-mêmes.

Notre stratégie comporte donc trois volets :

  • réduire les risques dans la conduite des affaires ;
  • réduire le coût de la conduite des affaires ; et
  • étendre la portée et la profondeur de l’intégration économique de l’Afrique et son rôle dans le commerce mondial et l’investissement.

La réalisation de cet agenda vise les domaines phares suivants :

  • la mise en place d’États compétents et d’une bonne gouvernance ;
  • l’infrastructure ;
  • l’intégration régionale ; et
  • la promotion du secteur privé.

Des infrastructures solides et fiables, une population compétente, une bonne gouvernance et des institutions fortes qui rendent compte de leurs actions sont le socle d’un progrès qui peut être durable. Dans nos efforts pour corriger notre histoire récente et suivant notre doctrine selon laquelle « personne ne doit être laissé pour compte », nous portons une attention particulière aux pays sortant de conflits ou d’autres situations de fragilité, dont les infrastructures et les institutions ont été ruinées.
L’engagement sur cet agenda de croissance accompagnée d’une transition vers des économies à faible intensité de carbone reste néanmoins un réel défi. Prenons le cas de la recherche du juste équilibre entre la production alimentaire et les biocarburants. Il n’y a aucun doute que le pourcentage des récoltes destinées aux biocarburants, qui continue à augmenter, a contribué à la hausse des prix alimentaires.

La question n’est plus de savoir si cette contribution existe vraiment, mais à combien elle se chiffre. Aujourd’hui, d’importantes questions se posent. Comment s’assurer que les biocarburants ne prennent pas la place des cultures alimentaires et n’exacerbent pas l’insécurité alimentaire ? Les biocarburants vont-ils entraîner une concurrence pour les terres et l’eau, une déforestation intensive et, par conséquent, une aggravation des changements climatiques ? Certains pensent qu’avec une gestion rigoureuse, la production des biocarburants peut contribuer à un avenir durable – peut-être bien. Mais quel est le rôle de l’innovation dans ce contexte ? Par innovation, il faut entendre ici un phénomène accessible aux pays pauvres.

Dans ce contexte, les entreprises commerciales ont, me semble-t-il, un rôle à jouer pour stimuler ces types d’innovation : le développement et le déploiement rapides de nouvelles technologies innovantes de production d’énergie à faible intensité de carbone ; des infrastructures tournées vers l’efficacité énergétique ; la  « décarbonisation » de notre bouquet énergétique ; et des systèmes d’approvisionnement en eau et une gestion urbaine durables. Je me suis laissé dire que des possibilités créatives d’interventions à grande échelle se profilent à l’horizon dans ce qu’on appelle la géo-ingénierie. Je ne doute pas que la technologie apportera bon nombre de réponses attendues. Mais faut-il rappeler que le développement et le déploiement de nombre de ces nouvelles technologies sont en dehors des moyens des pays pauvres et nécessiteront une coopération internationale ?

Le développement durable requiert des actions concertées, un effort des États, de la société civile et des entreprises au niveau mondial. Les pouvoirs publics peuvent jouer un rôle accru dans la stimulation et la facilitation de la consommation et de la production durables, en fournissant des incitations et en encourageant la recherche et le développement. Si des mesures incitatives à long terme sont offertes, les entreprises peuvent jouer un rôle majeur en concevant de nouvelles solutions énergétiques abordables, efficaces dans la réduction des émissions et sensées du point de vue des affaires. Nous savons aujourd’hui que la responsabilité sociale des entreprises n’est plus un simple mérite renvoyant au « politiquement correct », mais il s’accompagne de profits à long terme en matière d’avantage concurrentiel. De même, la société civile a joué un rôle primordial dans la prise de conscience croissante des questions environnementales et sociales.

Laissez-moi maintenant brièvement aborder le cas particulier des infrastructures. Nous connaissons les bonnes conditions préalables : une évaluation environnementale, la prise en compte du genre et le respect des principes de l’Équateur. Au moment où je vous parle, l’accès à l’énergie est systématiquement identifié comme un frein majeur à la croissance de l’Afrique, à sa position concurrentielle sur les marchés d’exportation et à ses progrès vers l’atteinte des OMD, notamment liés à la santé et à l’éducation. Avec plus de 550 millions de personnes dépourvues d’accès à l’électricité, la demande future ne peut qu’augmenter. La capacité hydroélectrique, déjà limitée, stagne. Cette situation est à mon avis, la résultante de certains effets précoces du changement climatique. De nombreux pays se sont résolus à installer des systèmes au charbon ou au fioul, qui ne sont ni financièrement abordables ni écologiquement durables.

Nous sommes déterminés à trouver une solution à travers notre Cadre d’investissement dans l’énergie propre. La BAD et ses partenaires proposent une approche multidimensionnelle couvrant :

  • la mise à niveau des réseaux nationaux de transport d’électricité ;
  • le développement d’accords de commerce énergétique et de pools énergétiques, et
  • la promotion des systèmes hors réseau de production d’électricité renouvelable et des combustibles domestiques.

Nous examinons des moyens d’accélérer l’accès à des technologies appropriées et abordables, et de renforcer la coordination entre les guichets public et privé de la Banque ainsi que les entreprises privées. Notre priorité est de promouvoir l’énergie renouvelable aux niveaux national et régional, en exploitant les sources d’énergie hydroélectrique du continent et en encourageant d’autres énergies renouvelables.

Les contraintes financières sont réelles et des choix doivent être faits. Les fonds existants restent modestes par rapport aux besoins, et certains ne fonctionnent toujours pas. Il existe des possibilités en ce qui concerne le financement carbone lié aux quotas d’émissions non utilisés des projets admissibles au Mécanisme pour un développement propre (MDP). Il subsiste toutefois d’énormes obstacles. Malgré les efforts de rationalisation des règles et procédures pour les petits projets du MDP et la possibilité d’un MDP programmatique (où plusieurs petites activités d’atténuation des émissions pourraient être regroupées pour réduire les coûts de transaction), les différentes étapes impliquant des méthodologies de suivi, la quantification, et la vérification des réductions prévues restent un défi pour les pays à faible revenu.

Nous cherchons la réponse à la question : « comment réconcilier au mieux le développement économique et la durabilité ? » Le point de départ doit être la lutte contre la pauvreté et son éradication universelle et pas limitée à une partie de l’humanité. J’espère pouvoir vous convaincre que pour les pays à faible revenu, la durabilité commence donc par un programme pour la croissance économique. Mais il ne s’agit pas simplement de chiffres du PIB, c’est aussi de la qualité et de la portée de cette croissance qu’il s’agit. Cette croissance doit être écologiquement solide et non discriminatoire. Si elle exacerbe les inégalités ou génère une dette insoutenable et des éléphants blancs, elle ne peut être durable. Quelqu’un a affirmé qu’entre les deux grandes notions de dépendance et d’indépendance, se trouve la notion la plus importante : l’interdépendance. C’est cette interdépendance entre les nations qui rend possible une coalition entre les pouvoirs publics, le secteur privé et les organismes multilatéraux, dans le but de combattre partout la pauvreté tout en préservant notre planète.

Ce type de coalition nous permettra de nourrir les affamés du monde tout en permettant à une seconde génération de biocarburants de se développer dans des écosystèmes qui ne réduisent pas le volume de nourriture disponible. C’est ce partenariat qui permettra aux pays à faible revenu d’accéder à des technologies rendant possibles l’adaptation et la transition vers des technologies d’énergie propre. Le monde a les ressources pour le faire. Ce qu’il faut, c’est la volonté politique.

Au cours de la dernière décennie, les pays africains ont continué à faire des progrès admirables.

Ceux-ci représentent aussi des chances pour les entreprises. Il existe des opportunités pour les entrepreneurs canadiens qui connaissent bien l’Afrique et qui sont capables de comprendre et d’évaluer les risques. De notre côté, le Groupe de la BAD, nous sommes la banque de l’Afrique. Nous connaissons le continent, ses espoirs et ses aspirations. Je voudrais saluer l’avènement d’un partenariat entre nous pour la recherche de la prospérité et de la durabilité pour tous.

Merci.