“Prendre notre destin en main” - Discours d’ouverture du président de la BAD Donald Kaberuka, à l’occasion des Assemblées annuelles 2014

22/05/2014
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Excellences,
Mesdames et messieurs les chefs d’État et de gouvernement,
Mesdames et messieurs les gouverneurs,
Éminentes personnalités, mesdames et messieurs,

Bonjour et merci de nous honorer de votre présence.

Nous vous souhaitons une très chaleureuse bienvenue à Kigali, la ville des mille collines, et aux Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement.

Aujourd’hui est un grand jour.
Merci Monsieur le Président Paul Kagamé, merci à votre gouvernement et au peuple du Rwanda, de nous avoir invités, de nous réserver cet accueil, d’avoir pris ces excellentes dispositions et de faire en sorte que nous nous sentions particulièrement bienvenus.

Je prends toute la mesure des efforts qui ont été déployés pour faire en sorte que nos Assemblées annuelles, les premières à se tenir dans ce pays en 50 ans, soient un véritable succès.

Je voudrais, au nom de chaque personne ici présente, exprimer notre plus profonde gratitude.

Nous sommes particulièrement réconfortés par la présence parmi nous d’un si grand nombre de dirigeants en cette période où nous célébrons notre cinquantième anniversaire.

Nous savons parfaitement à quel point votre emploi du temps est chargé. C’est pourquoi votre présence aujourd’hui est plus qu’un acte de courtoisie, c’est tout un symbole.

À toutes les éminentes personnalités ici présentes aujourd’hui ;
Anciens dirigeants,
Présidente de la Commission de l’UA,
Secrétaire exécutif de la CEA,

Chef du NPA,
Chefs des CER,
Mes honorables prédécesseurs, chefs des organisations mondiales, continentales et régionales,
Dirigeants des institutions du Rwanda et ministres du gouvernement rwandais,
Membres du Corps diplomatique,
Chefs d’entreprise et représentants de la société civile ici présents,

Je vous remercie tous pour votre amitié.

Monsieur le Président, le fait que nous soyons si nombreux ici aujourd’hui n’est pas une coïncidence.
C’est un message, une déclaration.
Une déclaration de solidarité.

Il y a 20 ans, ici même au Rwanda, un million de personnes furent massacrées, en l’espace de trois mois seulement. Jamais dans l’histoire autant de personnes n’avaient été massacrées en aussi peu de temps.

Des hommes, des femmes, des bébés ont été éliminés de sang-froid, avec une brutalité sans précédent, simplement en raison des circonstances de leur naissance.

Ce chapitre, l’un des plus sombres  de l’Afrique, marquera à jamais l’histoire de ce continent.

Le mois dernier, la communauté internationale est venue au Rwanda, pour commémorer cet événement.

J’étais présent pour représenter la Banque et ses membres.

Comme bon nombre d’entre vous ici aujourd’hui, face aux événements qui ont lieu au Soudan du Sud, en République centrafricaine, nous nous demandons parfois si tous les enseignements ont été tirés.

Au lendemain de ce chapitre ignoble, le Rwanda a été considéré comme un État au bord de la faillite.

En effet, la situation apparaissait désespérée sur tous les plans.
Et pourtant, nous voici réunis aujourd’hui - un échantillon représentatif de l’ensemble du monde de la finance et d’autres secteurs d’activité.

Une confirmation du long chemin que cette nation a parcouru.

Nous vous rendons hommage, Monsieur le Président, à vous et à votre gouvernement, ainsi qu’au peuple du Rwanda, pour vos réalisations, votre résilience et votre ténacité qui ont permis de guérir une nation meurtrie.

L’histoire du parcours suivi par cette nation pour sa reconstruction n’a pas encore été écrite.

Mais, elle offre des leçons très pertinentes pour de nombreux pays africains confrontés aux défis de la reconstruction.

Deux de ces leçons me viennent immédiatement à l’esprit :

Tout d’abord, quand bien même les conditions initiales seraient mauvaises, un peuple déterminé peut toujours s’en sortir, même face aux obstacles les plus insurmontables.

Je sais que de nombreux amis du Rwanda, en Afrique et à l’étranger, individuellement et collectivement, ont apporté leur contribution.

Nous leur rendons hommage à tous, individuellement et collectivement.

Cela dit, il y a lieu d’ajouter que rien n’aurait été possible si le peuple du Rwanda lui-même n’avait fait le gros du travail.

Ensuite, s’il existe des manuels décrivant comment mettre en place les structures les plus complexes, il n’en existe pas qui expliquent comment rebâtir une nation détruite.

Les populations doivent se tourner vers leur culture, leur histoire, la nature de la crise à laquelle elles sont confrontées pour trouver leurs propres solutions.

C’est ce qui se passe ici au Rwanda.

Je sais que le pays a encore du chemin à parcourir et que les défis à relever demeurent nombreux.

Mais ces solutions, qui sont parfois difficiles et paradoxales, donnent des résultats.

J’espère, Monsieur le Président, que vous conviendrez que la BAD, à travers ses différentes interventions au fil des ans, a été un partenaire fiable dans ce parcours.

Pas plus tard que la semaine dernière, notre Conseil a approuvé un programme d’appui budgétaire sectoriel de 76 millions de dollars pour promouvoir le développement des compétences et contribuer à la lutte contre le chômage.

Nous restons un ami engagé dans cette quête de reconstruction et de transformation du Rwanda, et plus généralement de cette région et de l’Afrique dans son ensemble.

J’évoquais tout à l’heure le cas du Soudan du Sud et de la République centrafricaine.
Je salue les initiatives prises par l’Union africaine et les organisations régionales pour sortir de la crise et rétablir l’intégrité de ces pays.

De notre côté, nous avions ouvert des bureaux à Bangui et à Juba. Nous étions déjà à pied d’œuvre pour aider ces deux pays à surmonter les nombreux obstacles auxquels ils sont confrontés.

Pour l’instant, nous avons dû fermer les bureaux et évacuer notre personnel. Mais notre engagement demeure intact, en attendant le rétablissement de la sécurité.

Excellences, Mesdames, Messieurs.

Nous sommes tous révulsés par la situation qui prévaut dans le nord-est du Nigeria et par ses conséquences.

Nos cœurs et nos pensées vont vers les populations de l’État de Borno.

Vers cette école de Chibok.
Vers ces lycéennes innocentes enlevées alors qu’elles préparaient leurs examens, et maintenant en captivité depuis plus d’un mois.

Je sais que je parle en votre nom à tous, en disant à ces ravisseurs et à leurs suppôts :

Aucune religion connue de l’humanité ne cautionnerait cet acte odieux.
Vous vous battez pour une cause perdue et vous ne réussirez pas.

En tant que principale institution de financement du développement de l’Afrique, la Banque accorde une très grande importance au droit des filles d’aller à l’école, aux côtés de leurs frères.
Ce droit est le moteur du dividende démographique.

Nous sommes à la disposition des autorités nigériane pour tout appui qu’elles jugeront nécessaire.
Dans le même ordre d’idées, nous condamnons avec la plus grande fermeté la violence et les groupes terroristes qui cherchent à interrompre notre décollage économique, à semer le chaos au Nigeria, au Kenya, au Sahel et dans la Corne de l’Afrique.

À tous ces groupes, nous disons : laissez les populations de l’Afrique tranquilles.

Quoi que vous prétendiez défendre, vous livrez une bataille perdue.

Excellences, Mesdames et Messieurs les gouverneurs, chers amis,

À Marrakech l’année dernière, nous avons longuement discuté de l’état de l’économie africaine dans le contexte mondial.

Nous avons posé la question de savoir ce qu’il fallait faire pour maintenir la dynamique actuelle ;

Pour passer à la vitesse supérieure, passer de la croissance économique à la transformation économique, créer des emplois pour notre jeunesse.

Autant de questions qui figurent en bonne place dans notre Stratégie décennale.

L’infrastructure et la logistique, en particulier l’énergie,
Les chaînes de valeur,
L’intégration,
La gestion des ressources naturelles et la nécessité d’éviter de tomber dans le piège du syndrome hollandais,
Le secteur privé, etc.

Il y a lieu de rappeler, en particulier, l’accent mis sur la nécessité de garantir l’équité, la justice sociale et la mobilité sociale.

Cette politique d’inclusion, qui consiste à « ne laisser personne en marge du processus », n’est pas seulement justifiée, socialement et politiquement ; elle constitue aussi un impératif économique permettant de renforcer le pouvoir croissant des consommateurs en Afrique.

Ce sont là, me semble-t-il, des enjeux sur lesquels nous sommes tous d’accord.

Notre intention cette semaine n’est pas de ressasser les mêmes problèmes.
Aujourd’hui, il y a beaucoup trop d’événements portant sur l’Afrique ou concernant l’Afrique qui débouchent en définitive sur les mêmes conclusions et déclarations.

Nous savons ce qu’il faut faire, nous savons ce qui doit être fait.

La question fondamentale que nous pourrions nous poser cette semaine est celle du fossé qui existe entre le diagnostic et les solutions proposées.

Alors même qu’il existe parfois des solutions toutes faites.

Permettez-moi de vous donner un exemple de solution : la libre circulation des Africains sur leur continent, pour faire des affaires.

Est-il vraiment normal que les étrangers puissent circuler plus librement en Afrique que les Africains ?

L’expérience récente de l’Afrique de l’Est est riche d’enseignements :
Les gouvernements de la région ont pris des mesures audacieuses en faveur de la libre circulation. C’est ainsi qu’ils ont supprimé l’obligation des passeports, les cartes d’identité nationales étant désormais jugées suffisantes.

Je crois comprendre qu’ils auront bientôt des visas communs.

Déjà, ici au Rwanda, les ressortissants des pays africains peuvent entrer et sortir librement, et l’expérience est tout à fait positive.

Les craintes de criminels, de menaces à la sécurité et de vagues massives de migrants se révèlent souvent être de fausses craintes, faciles à gérer par la coopération et la technologie.

Au nom des participants ici présents, je salue cette initiative décisive.

C’est pourquoi je me suis joint au Président Kenyatta et au Président Kagame, à Aliko Dangote et au Premier ministre du Mali lors du récent Forum économique mondial à Abuja, pour signer une pétition appelant à simplifier les formalités de visa afin de permettre aux Africains de circuler plus facilement sur leur continent.

J’attends avec intérêt le jour où sera instauré un passeport africain.

Ce n’est pas une affaire de sentiment liée à notre africanité. C’est une façon d’approfondir le marché intérieur de l’Afrique, plateforme indispensable à plus de croissance économique et de prospérité.

C’est ainsi que nous développerons notre résilience face aux chocs externes.

Nous avons de bonnes raisons de nous réjouir des nombreux cas où des progrès ont été accomplis.

La réalité, cependant, est que le temps ne joue pas toujours en notre faveur.
Certaines occasions se présentent pendant un laps de temps très bref.

Excellences, mesdames et messieurs

En 2009, l’économie mondiale était pratiquement à l’agonie.

Bien qu’elle soit désormais sortie des “soins intensifs”, la réparation des dégâts de 2009 prendra du temps.

Certes, la plupart des pays africains ont été et demeurent résilients.

La majeure partie de l’Afrique subsaharienne affichera une croissance supérieure à 6 %. Les flux d’investissement ont augmenté et l’IDE s’établit à presque 80 milliards de $É.U.

Malgré la persistance des problèmes structurels, notre continent continue de défier les pessimistes enclins à sonner le glas de l’Afrique.

Mais, l’Afrique ne saurait être un îlot.

Il n’est pas possible de faire cavalier seul dans le monde d’aujourd’hui.

Beaucoup reste à faire pour assurer non seulement notre croissance mais aussi, et surtout, notre transformation afin de consolider nos acquis et de réduire notre vulnérabilité aux chocs extérieurs.

Une des actions fondamentales à entreprendre concerne la discipline macroéconomique.

Nous devons continuer à renforcer nos capacités à faire face aux chocs extérieurs et aux événements inattendus.

Dernièrement, nous avons assisté à une vague de dépréciation des monnaies, d’aggravation des déficits budgétaires et des comptes courants, d’accumulation de la dette, de chute des cours des produits de base, et d’effets de la baisse et du ralentissement de la croissance sur de grands marchés émergents. Ces événements sont préoccupants, notamment pour la stabilité macroéconomique à moyen terme.

Nous ne devons jamais perdre de vue que la stabilité macroéconomique a coûté cher.

Les douloureuses réformes des années d’ajustement structurel.

La décennie dite de la sueur et des larmes.
Un des domaines concernés est la gestion de la dette.

Gardons toujours à l’esprit les règles d’or à suivre en matière de dette :

Emprunter avec prudence,
Investir avec sagesse, et
Renforcer les capacités de gestion de la dette.

Cela dit, il n’y a pas lieu de s’alarmer à ce stade. Nous devons simplement accorder une attention particulière à certains domaines.

Une fois que le changement du mode de calcul du PIB aura été effectué, comme le font bon nombre de pays à l’heure actuelle, je pense que certains indicateurs pourraient s’améliorer.

En Afrique du Nord, il est également urgent de porter l’attention au-delà des questions macroéconomiques.

Etant donné que les trois pays touchés (Libye, Égypte et Tunisie) sont encore dans une phase de transition, leur situation économique est devenue plus difficile.

Les bouleversements économiques s’accentuent.

La production de pétrole de la Libye, qui était d’environ 1,3 million de barils par jour, est aujourd’hui tombée pour s’établir à quelque 250 000 à 30 000 barils/jour.

Bien qu’elles se stabilisent quelque peu, la Tunisie et l’Égypte, deux gros emprunteurs de la Banque, ont souffert d’une série d’abaissements de leur note de crédit, qui leur permet difficilement d’accéder au marché des capitaux.

Une préoccupation plus grande encore est que cet abaissement de la note des deux pays limite leur accès à nos propres financements.

En raison de limites prudentielles que nous ne pouvons dépasser, en attendant que la note de ces pays s’améliore – ce que nous espérons voir dans un proche avenir – nous avons été amenés à réduire nos engagements.

Je suis persuadé que ces deux pays se remettront très prochainement, car leurs économies, prometteuses et fortes, ont affiché de bons résultats par le passé.

Dans l’intervalle, à la demande des ministres des Finances du G8, nous collaborons avec d’autres institutions financières internationales (IFI) pour trouver une solution novatrice, dont nous vous exposerons ici les grandes lignes et qui, si elle réussit, pourrait permettre la reprise des prêts des IFI en faveur de l’Afrique du Nord.

Excellences, chers amis, honorables gouverneurs, mesdames et messieurs,

En 1964, les pères fondateurs ont jeté les bases de la création de la Banque africaine de développement.

Cette année, en 2014, nous célébrons notre jubilé.

C’est un moment privilégié, pour regarder dans le rétroviseur et voir le chemin parcouru ces cinquante dernières années.

Mais surtout, pour nous projeter dans l’avenir et regarder en face les défis de taille qui nous attendent.

En 1964, les pères fondateurs avaient un rêve.

Ce rêve est né à un moment de grands espoirs, d’aspirations et d’optimisme pour notre continent.

Ensuite, nous avons traversé une période marquée par des cycles de hauts et de bas.
Une période qui a connu l’instabilité politique et le déclin économique.

Des moments d’optimisme et des moments de découragement, voire de désespoir.
De nouveaux termes ont même été créés : afropessimisme, décennies perdues.

Mais la chose importante est que, malgré ces revers, les premiers espoirs et aspirations n’ont jamais disparu.
Des hommes et des femmes de bonne volonté se sont battus pour préserver ce rêve.

Au nombre des institutions qui ont su garder vivant ce rêve, figure la Banque africaine de développement.

Après 50 ans, nous pouvons affirmer que nous sommes fiers que la Banque africaine de développement soit restée fidèle au rêve des pères fondateurs.
Une institution qui a continué de remplir sa mission et dont les Africains et leurs partenaires peuvent être très fiers.

Partie de débuts modestes, la Banque africaine de développement est aujourd’hui une institution de premier plan et de renommée mondiale ; elle figure parmi les meilleures.
Une institution qui a engagé quelque 110 milliards de dollars  depuis sa création.

Une institution dont la cote augmente chaque jour et qui continue d’attirer de nouveaux membres.

La semaine dernière, j’étais au Luxembourg, pour signer l’acte d’adhésion de ce pays. Aujourd’hui, j’ai l’honneur de lui souhaiter la bienvenue, à la suite de la Turquie qui a déjà achevé les procédures d’adhésion.

La décision que vous avez prise, il y a quatre ans, de tripler notre capital, illustre parfaitement la cote de la Banque.

J’ai été agréablement surpris de constater que, parmi les pays qui ont souscrit à l’augmentation du capital, même les plus pauvres ont payé dans les délais.

La cote de la Banque a également été mise en évidence par la façon dont les ressources de notre guichet concessionnel, le FAD, ont été régulièrement reconstituées, même dans des périodes d’austérité budgétaire comme ce fut le cas en septembre de l’année dernière ; j’en remercie vivement tous les pays.

Ainsi, sur quelle base pouvons-nous affirmer de manière solennelle que la BAD est restée fidèle aux pères fondateurs ?

Premièrement

En préservant notre solidité Financière.

Quel que soit l’indicateur financier utilisé, la BAD est une institution très solide, une des rares au monde à avoir gardé sa note AAA auprès des principales agences de notation.

Nos activités n’ont cessé de se développer ; elles ont connu un taux de croissance de 45 % ces cinq dernières années, et ont triplé depuis huit ans. Notre capacité à faire face aux risques a augmenté de 25 % ces quatre dernières années.

Même pendant les périodes les plus difficiles, où les turbulences étaient à leur paroxysme, notamment lors de la crise financière mondiale et des bouleversements économiques de l’Afrique du Nord, tous nos tests de résistance, même pour les scénarios les plus improbables, ont conclu à notre solide capacité à faire face aux risques.

Deuxièmement

En gardant toute notre pertinence.

En période normale, en faisant les choix stratégiques qui s’imposent, en mettant l’accent sur des domaines tels que l’infrastructure, qui constitue l’un des obstacles majeurs à la croissance à  ce stade.

Nous avons conservé toute notre pertinence en période de crise, en procédant à des prêts anticycliques, comme nous l’avons fait en 2009, en doublant pratiquement nos prêts, avec un ratio atteignant jusqu’à 1 pour 6.

En outre, nos produits du savoir et notre voix ont permis de prodiguer des conseils stratégiques aux pays membres en temps opportun, tout en donnant une perspective africaine aux questions à caractère mondial, sur la base de notre connaissance des réalités locales.
En tout temps, en préservant notre capacité à mobiliser des capitaux privés

Troisièmement

En ne ménageant aucun effort pour demeurer une institution centrée sur ses priorités.

Nous avons résisté à la dispersion des efforts, à la tentation de vouloir être tout pour tout le monde.

Nous nous sommes focalisés sur certains domaines où nous présentons des avantages comparatifs.

  • Infrastructure,
  • Intégration économique,
  • Secteur privé ; et
  • Gouvernance et appui aux pays en transition.

Excellences,
Mesdames et Messieurs les gouverneurs,

Nous sommes restés fidèles à l’esprit des pères fondateurs en bâtissant une institution résiliente.

Durant ma présidence, j’ai été confronté à de nombreux défis, mais trois d’entre eux, me semble-t-il, ont particulièrement mis la Banque à l’épreuve :

  • Premièrement, le fonctionnement prolongé de la Banque hors de son siège en Côte d’Ivoire. Considérée au départ comme un bref intermède de quelques mois au plus, la relocalisation de la Banque s’est finalement transformée en un séjour de dix ans, avec son lot d’incertitudes pour le personnel.
  • Deuxièmement, trois ans après ma prise de fonctions, nous avons dû affronter le choc de la crise financière mondiale. Notre première tâche a alors été de réduire au minimum les conséquences de cette crise sur la santé financière même de la Banque, à un moment où banques et institutions financières non bancaires étaient menacées dans le monde entier. La deuxième tâche a été de trouver les moyens d’éviter à nos pays de subir les conséquences durables de cette crise. C’est ainsi que nous avons intensifié le financement des prêts anticycliques.
  • Troisièmement, au cours de la première année de mon second mandat, nous avons dû fonctionner en pleine révolution tunisienne et, naturellement, dans un contexte marqué par les répercussions du Printemps arabe et les bouleversements économiques enregistrés par nos principaux clients d’Afrique du Nord.

Ce furent des moments éprouvants, qui auraient pu fragiliser des institutions moins solides.

Pourtant, à aucun moment, ni la capacité opérationnelle ni la capacité financière de la Banque n’ont baissé, pas plus que la qualité des services offerts à ses clients.

Bien au contraire, ses opérations ont continué de gagner en volume, en portée et en complexité, à mesure que la demande de nos produits augmentait suite à la crise financière..

A ma connaissance, aucune institution de cette envergure ni de cette complexité n’a vécu un tel traumatisme en restant indemne.
Seule une organisation particulièrement résiliente, dotée d’un personnel dévoué à sa mission, pouvait réussir cet exploit.

Enfin, permettez-moi de dire que la Banque s’efforce de rester une institution dynamique, qui évolue en permanence pour s’adapter aux besoins de l’Afrique.

Je donnerai quelques exemples pour illustrer cette réalité : d’abord, la décision d’ouvrir le capital aux pays membres non régionaux, qui fut controversée à l’époque, mais qui a permis de démultiplier les capacités de la Banque.

Ensuite, l’ouverture du guichet du secteur privé, qui représente aujourd’hui près de 30 % de nos opérations et tire parti des nouveaux instruments innovants mis en place en permanence pour soutenir le secteur privé.

A cela, s’ajoutent les nombreuses institutions que nous avons accompagnées :
Une banque d’import-export pour l’Afrique, Afreximbank ;
Une institution immobilière, Shelter Afrique ;
Une compagnie panafricaine de réassurance, AfricaRe;

Et maintenant, cette décision historique de créer un mécanisme spécial et une plateforme consacrés aux infrastructures, le fonds Afrique50, destiné à changer radicalement la manière dont nous finançons les infrastructures. Ne l’oubliez pas, la philosophie du fonds Afrique50, c’est la mobilisation de l’épargne à long terme de l’Afrique pour financer son propre développement. À la suite de la décision prise par notre Conseil de fournir un capital à titre d’investissement stratégique, et de mettre à disposition un premier financement pour la préparation de projets, nous lancerons le fonds Afrique50 ici aujourd’hui et entamerons sa constitution en société.

La Banque africaine de développement a également continué d’accroître ses ressources.

Cette après-midi, j’aurai le plaisir de signer avec mon ami, le gouverneur Zhou de la Banque centrale de Chine, l’instrument de cofinancement de deux (2) milliards de dollars, destiné aussi bien aux prêts souverains qu’aux prêts non souverains. A cet égard, je tiens à exprimer ma gratitude à la République populaire de Chine.

C’est donc dire que si la Banque a effectivement accompli sa mission, elle doit maintenant s’adapter et se réinventer.

L’Afrique connaît de profondes mutations, qui vont de la dynamique démographique à l’urbanisation rapide, en passant par l’accroissement rapide de la population.

Et de l’impact des technologies de l’information à celui du changement climatique.

La Banque africaine de développement doit s’adapter aux défis qui se posent à l’Afrique au 21e siècle, sans perdre de vue que la mission première qui lui a été assignée en 1964 reste d’actualité aujourd’hui.

Le thème du Sommet est l’Afrique que nous voulons. L’Agenda 2063 de l’UA définit clairement cette vision, ce rêve et cette ambition que Madame Dlamini-Zuma récapitule parfaitement dans son « courriel de Bahir Dar ».

D’aucuns pourraient penser que 50 ans c’est une projection trop éloignée dans le temps.

Bien au contraire.

Dans notre processus de planification, la vision de l’Afrique a beaucoup trop souffert du fait qu’elle se limitait à un horizon à court terme.

L’Afrique doit inscrire dans une perspective à long terme ses intérêts et son avenir.

Il s’agit notamment de la manière dont elle conçoit ses partenariats extérieurs, et de la manière dont elle tirera profit de ses ressources naturelles pour mener à bien son industrialisation.

L’Afrique que nous voulons n’est, en fait, pas différente de celle que nos pères fondateurs avaient définie au moment des indépendances.

Ce qui est différent, c’est que le monde a connu des mutations profondes au cours de ces 50 dernières années.

De grandes mutations qui ont, pour ainsi dire, « démocratisé » la répartition du pouvoir économique à travers le monde.

Nous voyons désormais des pôles de pouvoir économique au Nord, à l’Est, à l’Ouest et dans certaines régions du Sud.

À nous de faire en sorte que l’Afrique participe à ce processus.

Mais c’est là que le bât blesse.

Nous devons repenser et réorganiser notre modèle de financement du développement.

Sur notre continent, il existe des masses d’épargne non négligeables.

Ce qui définira notre capacité à aller de l’avant, ce sera notre volonté de mutualiser nos stratégies d’investissement et un peu de notre souveraineté économique au service du bien commun.

Cela est valable pour le pouvoir financier, mais également pour d’autres sources et moyens d’action comme notre stratégie d’utilisation des ressources naturelles.

Un avenir tributaire des biens étrangers n’est pas un avenir.

Pour revenir à mon point de départ.

Les pères fondateurs de la Banque nous ont confié une grande mission: la mise en place du marché unique africain, caractérisé par la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux. C’est seulement ainsi que nous prendrons part au processus actuel de démocratisation mondiale de la richesse.

Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi à présent de dire quelques mots sur notre retour en Côte d’Ivoire.

La prochaine fois que nous nous réunirons en mai, ce sera à notre siège à Abidjan.

Les douze prochains mois, qui marquent notre retour au siège, seront décisifs pour la Banque.

C’est un défi logistique, mais nous nous y sommes bien préparés.

La feuille de route que vous avez approuvée est en train d’être fidèlement mise en œuvre. Le retour est déjà bien engagé.

De nombreux membres du personnel sont déjà installés à Abidjan, et les échos qu’ils nous renvoient sont très positifs. D’autres leur emboîteront bientôt le pas.

Le Conseil et moi-même déménagerons début juillet.

Nous avons bénéficié d’une excellente coopération tant de la Tunisie que de la Côte d’Ivoire.

Je tiens ici, en votre nom, à renouveler ma gratitude au peuple et au gouvernement tunisien pour la merveilleuse hospitalité qu’ils nous ont offerte durant la dizaine d’années que nous avons passées à Tunis.