Transferts de fonds des Tunisiens de l’étranger : la manne reste à fructifier

24/09/2013
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« Les migrants sont de véritables acteurs de développement. » Chedly Ayari, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT) en est convaincu et n’a eu de cesse de le souligner, le 19 juin 2013, à l’occasion d’un workshop, organisé par la BAD en les locaux de la BCT, dédié aux transferts d’argent des migrants.

3,54 milliards de dinars transférés en Tunisie en 2012

La preuve par les chiffres : La diaspora tunisienne, qui pèse 10 % de la population de Tunisie, a envoyé 3,539 milliards de dinars au pays en 2012, soit 2,282 milliards de dollars EU – contribuant ainsi à 5 % du PIB. Malgré la crise qui frappe durement les migrants, c’est nettement plus qu’en 2011, (4,3 % du PIB avec 2,822 milliards de dinars, soit 1,486 milliard de dollars EU, envoyés), les envois de fonds ayant cru de 25,4 % ! « Ces fonds représentent 28,7 % de l’épargne nationale en 2012, contre 25,4 % une année auparavant », a ajouté le gouverneur de la BCT,  précisant combien ces transferts contribuent à réduire le déficit de la balance des paiements.

L’argent des migrants, trop cher à rapatrier

C’est dire si Chedly Ayari souhaite améliorer la prise en compte et l’impact des transferts de fonds des Tunisiens résident à l’étranger (TRE) sur l’économie du pays – un enjeu rendu plus aigu par les turbulences économiques que traverse la Tunisie post-révolutionnaire et son besoin de liquidités. La BCT, confortée en son idée par les préconisations rendues dans le rapport initié par la BAD et l’AFD, et conduit par l’ONG Epargne sans frontière, s’est donc fixé pour deux objectifs majeurs : inciter, d’une part, à une baisse des coûts auxquels sont soumis les transferts de fonds (les TRE se voient ponctionner de 13 % en moyenne du montant transféré !).  Et, d’autre part, à la mise en place de produits et services financiers dédiés aux migrants, à même d’aider à mieux canaliser et fructifier les fonds expédiés par les migrants tous les ans.

Levée de la clause d’exclusivité, une première

L’année 2013 a d’ailleurs marqué un premier pas en ce sens, en Tunisie : dès janvier, sur demande du secrétaire d’Etat à l’Emigration, la BCT exigeait des banques la levée sine qua non et immédiate de la clause d’exclusivité – ce qu’ont déjà fait le Sénégal et le Maroc. Autrement dit, toutes les banques exerçant en Tunisie se doivent, désormais, de proposer plusieurs formules de transfert d’argent, et non plus les seuls services d’un unique opérateur. Une telle décision devrait conforter la concurrence, battre en brèche le quasi duopole qu’exercent deux opérateurs mondiaux présents en Tunisie, et favoriser ainsi une baisse des prix. « Nous avons calculé qu’une économie de moitié des frais dépasserait les deux milliards d’euros », soulignait Patrick Giraud, économiste principal à la BAD, à la publication du rapport conjoint de la BAD et de l’AFD.

Le secteur bancaire à la rescousse

Toutefois, la seule levée de la clause d’exclusivité ne suffit pas à obtenir une baisse des coûts, souligne ce même rapport – Chedly Ayari en convient volontiers. Il reste encore fort à faire pour parvenir à optimiser la manne des transferts d’argent de la diaspora tunisienne. Mais il semble que les banques tunisiennes – par la manne alléchée – soient enfin disposées à se donner les moyens d’investir le créneau, surtout une fois assurées d’être affranchies de tout obstacle de nature réglementaire.

S’il est une banque qui, en Tunisie, s’est emparée de la question pour l’intégrer à sa stratégie, « c’est la BIAT », affirme Saïd Bourjij, co-auteur du rapport. Mais la BIAT n’est pas seule sur les rangs, en témoigne la présence de nombreuses autres institutions, venues participer au workshop de la BAD et de la BCT, le 19 juin à Tunis. Un autre acteur, notamment, pourrait devenir majeur, dans le domaine, riche de son maillage national : le réseau postier. La bi-bancarisation (qui permet de disposer de comptes bancaires en Tunisie et à l’étranger au sein d’un même établissement, ou de facilités de transfert et d’opérations bancaires entre pays de résidence et pays d’origine grâce à des accord entre banques locales et étrangères), ouvre également des perspectives – une seule banque tunisienne dispose aujourd’hui d’un passeport Schengen, précise Saïd Bourjij. A la tête du Service monétique et marketing commercial de la Banque de Tunisie – l’une des doyennes africaines, fondée en 1884 –, Hela Bousnina est également convaincue de l’effet vertueux de la bi-bancarisation sur les transferts de fonds : « cela créera une synergie entre les banques locales et les banques étrangères, qui aura un impact très important sur l’allégement des charges ».

Des innovations bancaires et boursières à l’étude

D’autres avancées sont dans le viseur du secteur bancaire et des autorités de régulation telle la BCT, qui pourraient aider à optimiser les transferts de fonds : outre la bi-bancarisation, le m’paiement et le m’banking, qui permettent de payer et de disposer de prestations bancaires via son téléphone mobile, seraient sur le point d’être lancés en Tunisie. « On y réfléchit, avec toute la communauté bancaire, depuis 2010 », confirme Slim Hedi Chekili, responsable de la Direction de la stratégie et du développement à l’UBCI Groupe BNP Paribas. « Pratiquement toutes les banques de la place sont en train d’y travailler, sourit Hela Bousnina, qui dirige le Service monétique et marketing commercial de la Banque de Tunisie, l’une des doyennes africaines, fondée en 1884. On est tous conscients que le m’banking, c’est l’avenir. » Et de promettre que la Banque de Tunisie proposera un service de transfert d’argent par téléphone mobile avant la fin 2013.

Enfin, dans la lignée de la cinquième préconisation formulée dans le rapport commandé par la BAD et l’AFD sur les transferts d’argent, une nouvelle innovation est amorcée en Tunisie : lors du workshop du 19 juin 2013, le patron de la Bourse de Tunis, Mohamed Bichiou, a annoncé de novelles mesures, d’ores et déjà engagées : étendre le programme de promotion de la culture boursière initié il y a un an aux Tunisiens résidant à l’étranger ; créer des « fonds dédiés au financement de projets spécifiques, par exemple d’infrastructure ou de développement » ; lancer, sous l’égide la BCT, des emprunts obligataires dits au robinet, réservés aux Tunisiens de l’étranger, qui soient « capables de [les] fédérer et renforcer leur sentiment d’appartenance », du vœu du directeur général de la Bourse de Tunis ; favoriser, ensuite, la double cotation des entreprises tunisiennes sur les places étrangères ; enfin, adopter une tarification spéciale, c »à l’image de ce qui est fait pour les OPCVM » (réduire de 50% la commission sur les transactions).

Le programme est vaste, à la mesure de l’importance des fonds transférés par les migrants tunisiens vers leur pays d’origine.