Interview rétrospective assemblées annuelles 2007 avec l’économiste en chef de la BAD : l’Afrique a besoin d’un environnement propice aux affaires

18/06/2007
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« Les pays africains doivent réduire les obstacles administratifs et les règlements, dont le nombre excessif se traduit par de long retards et des coûts de transactions élevés pour les entreprises qui veulent investir. Dans la plupart des pays africains, lancer une affaire revient encore relativement cher et les procédures d’obtention d’une licence sont longues », déclare l’économiste en chef de la BAD, M. Louis Kasekende dans une interview réalisée après les assemblées annuelles du groupe de la Banque africaine de développement, tenues à Shanghai les 16 et 17 mai 2007.

Question: Cette année, les Assemblées annuelles ont suscité beaucoup d’attention dans le monde entier. De nombreux africains veulent faire des affaires en Asie, en particulier en Chine, dont l’économie en mutation offre des opportunités à beaucoup d’entrepreneurs de tous horizons. Quels conseils donneriez-vous aux africains qui souhaitent faire des affaires en Asie ?

Louis Kasekende: Comme vous le savez, l’Asie, la Chine notamment, est la région qui connaît la croissance économique la plus rapide au monde aujourd’hui. L’Afrique gagnerait beaucoup à resserrer ses liens avec l’Asie, ce qui explique le thème retenu cette année pour le symposium des Assemblées annuelles: L’Afrique et l’Asie—Partenaires au développement. Bien que les échanges commerciaux et l’investissement des pays asiatiques en Afrique enregistrent une croissance régulière, elle n’est pas aussi rapide que dans les autres régions, et encore moins soutenue comparée au niveau de croissance enregistré sur le continent asiatique. Cette situation porte à croire qu’on peut encore renforcer les relations commerciales et l’investissement. Nous invitons les entreprises africaines à s’atteler plus résolument à développer des relations avec les firmes asiatiques et nous constatons qu’il existe de nombreuses opportunités de co-entreprises dans plusieurs domaines, y compris la fourniture de produits finis, l’investissement dans l’industrie touristique, notamment, la gestion des services de voyage. Seulement, les pays africains doivent lever les barrières qui empêchent les entreprises africaines d’être compétitives, comme le manque d’infrastructure, l’indisponibilité des financements (y compris le financement du commerce) et l’existence de cadres réglementaires discrétionnaires, en lieu et place de cadres qui s’appuient sur les lois.

Question: Bien que les politiques économiques nationales soient du ressort exclusif des pays africains, beaucoup d’observateurs pensent que le Groupe de la Banque peut apporter son concours dans ce domaine. En votre qualité d’économiste en chef de la première institution de financement du développement du continent, quels conseils donneriez-vous à ces pays s’ils veulent créer un environnement propice aux affaires, susceptible de réduire la pauvreté et de créer des emplois ?

Louis Kasekende: En dépit des progrès réalisés en termes d’amélioration du climat des affaires en Afrique, il faut encore redoubler d’efforts dans plusieurs domaines. Premièrement, la stabilité macroéconomique est de rigueur pour atténuer les incertitudes liées à l’investissement et promouvoir le développement du secteur privé. Deuxièmement, les pays africains doivent lever les nombreuses barrières administratives et les réglementations excessives qui entraînent des retards considérables et des coûts de transaction élevés pour les entreprises qui veulent investir. Démarrer une affaire en Afrique reste relativement coûteux et les procédures d’obtention d’une licence sont longues. Troisièmement, il faudrait investir davantage dans l’infrastructure, tant pour en améliorer le niveau que la qualité qui, en son état actuel, condamne le continent à une faible compétitivité sur le marché international. À titre d’exemple, les coûts du transport en Afrique sont parmi les plus élevés au monde. Quatrièmement, les marchés financiers ont aussi un rôle très important à jouer dans la promotion d’un climat favorable à l’investissement. Finalement, de nombreux pays du continent doivent assurer le maintien de la stabilité politique, le respect de l’État de droit et la protection de la propriété privée, pour pouvoir attirer davantage d’investissement intérieur et étranger.

Question: La Chine semble jouir d’un net avantage par rapport à l’Afrique en termes d’échanges commerciaux. Sa main-d’œuvre bon marché et son savoir-faire de pointe dans le domaine technologique font de l’Afrique un déversoir pour les produits chinois. Selon vous, que peut-on faire pour inverser cette tendance qui risque d’exacerber le chômage en Afrique ?  

Louis Kasekende: Ce qu’il importe de souligner à cet égard, c’est que l’Afrique doit rester compétitive dans l’économie mondiale, d’une part, et passer à un échelon supérieur dans la chaîne de production, d’autre part. Il ressort des études effectuées que, si les entreprises africaines sont compétitives au niveau de leur firme, passées les portes de leur usine, ces firmes perdent de leur compétitivité. On voit donc que les pays africains doivent améliorer le climat des affaires, lever les obstacles critiques du côté de l’offre, renforcer les capacités productives, améliorer la qualité des produits et la productivité de la main-d’œuvre et adopter des politiques qui favorisent le commerce. Ces politiques vont sans nul doute promouvoir la croissance, créer des emplois et accroître la compétitivité des exportations africaines sur le marché international. Néanmoins, les politiques commerciales, en particulier, doivent être associées à l’amélioration des services d’infrastructure qui réduisent le coût des transactions ; au renforcement du secteur financier pour faciliter l’accès des producteurs aux financements, tant de la production que du commerce ; au renforcement des capacités technologiques des petites et moyennes entreprises (PME) ; à la valorisation du capital humain et au perfectionnement des compétences techniques de la main-d’œuvre. Les politiques nationales visant la promotion du commerce doivent également être associées à des actions visant à renforcer les accords de coopération et d’intégration régionales.

Question: Les Assemblées annuelles se sont achevées. Nombreux sont ceux qui évoquent encore le succès de la réunion de Shanghai. Toutefois, quelques questions se profilent à l’horizon. Quelles doivent–être les attentes, à ce moment précis, des populations du continent ?

Louis Kasekende: Le message que nous avons véhiculé à Shanghai est le suivant: il se passe de bonnes choses en Afrique et le continent est prêt à faire des affaires. Les séminaires organisés à Shanghai ont véhiculé le même message et ont permis aux ministres et autres partenaires présents de tirer d’importantes leçons de l’expérience asiatique en matière de développement. La tenue des Assemblées annuelles de la Banque à Shanghai a également été l’occasion de resserrer les liens entre l’Afrique et l’Asie ; à présent, le continent doit tirer parti de la publicité positive ainsi faite à ses relations avec la Chine et commencer à exploiter les nouvelles opportunités d’affaires et d’échanges commerciaux. Par ailleurs, la Banque occupe une position exceptionnelle qui lui permet de jouer un rôle clé dans le renforcement des relations entre les deux continents, d’autant plus que l’Asie amorce un alignement de ses financements sur les priorités de l’Afrique en matière de développement.

Question: La Banque se positionne comme une institution du savoir. Pourtant, la plupart de ses publications ne sont pas encore disponibles dans les universités et institutions de recherche africaines où elles seraient le plus utiles. Quand le Groupe de la Banque va-t-il établir des relations étroites et constructives avec les universités et institutions de recherche africaines qui sont très engagées dans la recherche et les questions de développement ?

Louis Kasekende: Le bureau de l’économiste en chef s’attelle actuellement à élaborer une stratégie de diffusion de ses ouvrages au sein de la Banque et à l’extérieur. Nous sommes conscients des avantages que tire la Banque de la production de connaissances, néanmoins, nous devons diffuser de manière systématique nos produits. Le caractère aléatoire de la diffusion en ce moment se traduit par le fait qu’une grande partie de nos travaux sont sous-exploités, alors même que les pays membres régionaux (PMR) ont un besoin aigu de connaissances pour orienter, stimuler et soutenir leur croissance économique et leur développement. Nous lançons donc un certain nombre d’activités de diffusion du savoir, y compris le renforcement de notre bibliothèque, l’amélioration des publications permanentes, l’utilisation de l’intranet et de l’Internet, la tenue d’ateliers, la Conférence économique annuelle et les réseaux internes et externes. Nous consolidons nos relations de partenariat avec les réseaux de recherche, en particulier avec les universités africaines, directement et indirectement, à travers le Consortium pour la recherche économique en Afrique (CREA). Nous entendons aussi nouer des relations de partenariat avec l’Unité des relations extérieures et de la communication de la BAD, pour veiller à ce que les produits de la connaissance soient largement présentés par les médias nationaux, régionaux et mondiaux, tant écrits, électroniques qu’audiovisuels.

Question: L’intégration régionale de l’Afrique est depuis très longtemps la priorité de la plupart des programmes de conférences. Paradoxalement, il s’avère pratiquement impossible de voyager d’un pays africain à l’autre. Que fait le Groupe de la Banque pour que l’intégration régionale devienne une réalité sur un continent qui doit absolument inverser le cours des choses pour sa population ?

Louis Kasekende: L’importance de l’intégration régionale en Afrique tient aux opportunités qu’elle offre de développer les échanges commerciaux, de mettre en commun les ressources à investir, d’étendre les marchés locaux et de réaliser une industrialisation efficace, en exploitant les avantages que présentent les grands marchés en termes d’échelle de production. Néanmoins, les pays africains doivent relever un certain nombre de défis au niveau de l’accélération du rythme de l’intégration régionale sur le continent pour plusieurs raisons, notamment, les suivantes: la faiblesse des institutions d’intégration régionale, à savoir les communautés économiques régionales (CER) ; l’appartenance à de multiples associations économiques régionales dont les activités font double emploi ; l’absence de centres de coordination régionaux solides ; la taille limitée des partenaires, au niveau national, qui militent en faveur de l’intégration régionale au sein des États membres ; et les défis sectoriels, en particulier, dans les domaines comme le commerce, la convergence des politiques macroéconomiques, la libre circulation des facteurs de production et l’insuffisance de l’infrastructure.

La BAD accorde une grande importance à l’intégration économique en Afrique. Le Comité des Chefs d’État et de gouvernement chargés de la mise en œuvre du NEPAD a désigné la Banque comme institution partenaire et chef de file dans le domaine de l’infrastructure. La BAD continuera à se donner les moyens de soutenir les efforts visant l’intégration régionale en Afrique. À cet effet, au cours des dernières années, la Banque a réservé une partie de ses fonds concessionnels (15 % actuellement) à l’appui exclusif de l’intégration régionale, à travers des prêts et des dons octroyés en faveur de l’investissement, des études régionales et des projets de renforcement des capacités. Précisément, la Banque a identifié et financé plusieurs projets d’infrastructure régionale dans le cadre du Plan d’action à court terme (PACT) du NEPAD. Au cours de la période 2002-2006, la Banque a financé 33 projets et programmes de cette nature, comprenant 18 projets physiques, y compris un projet dans le secteur privé, 12 études et 3 projets de renforcement des capacités dans le cadre du NEPAD. Toutes ces interventions ont été financées par le Groupe de la Banque avec une enveloppe globale d’environ 1,024 milliard de dollars E.U. complétée par environ 1,6 milliard de dollars E.U. mobilisé dans le cadre de cofinancements en faveur de certains de ces projets. En outre, des projets régionaux, qui seront cofinancés avec d’autres partenaires, sont en cours de préparation et des efforts sont déployés pour lancer des études sur le Cadre stratégique à moyen et long terme (CSMLT), qui fournira un cadre stratégique cohérent pour les infrastructures interrégionales et continentales.

Pour relever efficacement les défis posés par l’intégration régionale, la Banque doit pouvoir réagir avec plus de souplesse et de rapidité. À cet égard, des efforts sont déployés actuellement pour renforcer les capacités de la Banque. Déjà, une nouvelle Vice-présidence chargée de l’infrastructure et de l’intégration régionale vient d’être créée. Au sein de cette Vice-présidence a été créé un Département consacré au NEPAD, à l’intégration régionale et au commerce, qui sera le centre de coordination pour l’accélération de la mise en œuvre des programmes agréés dans le cadre du NEPAD et qui touchent l’infrastructure et d’autres biens publics régionaux et continentaux. Ce Département apportera un appui technique à nos pays au niveau des réformes à mettre en œuvre pour réaliser une intégration plus approfondie, la convergence des politiques, l’intégration financière et le renforcement des capacités d’échanges commerciaux. Cette assistance sera complétée par les travaux d’analyse effectués au sein du Bureau de l’économiste en chef, qui permettront de libérer le potentiel des pays africains en termes d’accroissement de la productivité, de diversification des exportations et de promotion des échanges commerciaux, tant inter qu’intra africains.

Question: L’un des obstacles aux affaires en Afrique est la question des taux de change. On compte de nombreuses monnaies en Afrique, ce qui ne facilite pas les affaires. Quels conseils le Groupe de la Banque peut-il donner aux pays africains à cet égard ?

Louis Kasekende:   L’idée d’une monnaie africaine commune a suscité de nombreux débats, surtout depuis l’adoption réussie de l’euro par les États membres de l’Union européenne (UE). Ce thème a été longuement débattu au sein de l’Union africaine, de l’OUA dans le passé, et par les communautés économiques régionales (CER). Le Traité d’Abuja signé en 1991, qui proposait la création de la Communauté économique africaine, cite l’institution d’une monnaie unique comme étape finale du processus. L’Afrique compte effectivement déjà deux unions monétaires qui fonctionnent, à savoir, la zone du franc CFA, composée pour l’essentiel d’anciennes colonies françaises, et la Zone monétaire commune (Common Monetary Area) organisée autour du Rand sud-africain, comprenant l’Afrique du Sud, le Lesotho, la Namibie et le Swaziland. En outre, les multiples CER africaines ont chacune, à terme, un projet d’union monétaire régionale.

Une monnaie commune serait attrayante à plus d’un titre pour les pays africains, mais le principal argument économique tient au fait qu’une telle décision réduirait le coût des transactions transfrontalières et fouetterait les échanges commerciaux intra africains, qui sont très faibles en ce moment. De ce point de vue, l’adoption d’une monnaie commune pourrait être un puissant moteur de l’intégration économique en Afrique. L’économiste Robert Mundell, lauréat du prix Nobel, a mis en relief les avantages dont bénéficierait l’Afrique en termes de stabilité macroéconomique sous l’effet de l’adoption d’une monnaie commune. En outre, une monnaie commune peut jouer le rôle d’organe extérieur de contrôle des budgets nationaux, comme l’a démontré le lancement réussi de l’euro. Néanmoins, comme l’a souligné Robert Mundell, ce sont les grands pays (ou les grandes régions) qui font les grandes monnaies. Aussi, le succès d’une union monétaire exigera-t-il des pays africains qu’ils s’engagent à respecter les critères de convergence macroéconomique, qui incluent un faible taux d’inflation et des politiques budgétaires saines. L’une des leçons tirées de l’expérience de l’UE suite à l’adoption de l’euro, c’est que la création d’institutions chargées de mettre en œuvre et de contrôler la stabilité et la convergence de la politique monétaire est une tâche complexe et de longue haleine. Les pays africains doivent donc être réalistes dans leur quête d’une monnaie commune. Une approche prometteuse consisterait à utiliser les CER existantes comme base pour créer des monnaies communes régionales ; et, seulement quand celles-ci auront acquis leurs lettres de noblesse, sera-t-il judicieux de penser à une monnaie africaine commune. Nous pouvons nous appuyer sur la zone du franc CFA et la Zone monétaire commune pour amorcer cette étape indispensable, en attendant que les pays qui se conforment aux critères de convergence rejoignent ces monnaies régionales, au fur et à mesure qu’ils répondent à ces critères.


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