Blog des Assemblées annuelles du Président de la BAD - « Pour le bien-être d’un milliard de personnes… »

29/05/2013
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2e jour

Les débats se poursuivent tout au long de la nuit aux Assemblées annuelles de la Banque à Marrakech : pour certains, peut-être autour d’un dîner, mais pour la plupart, autour d'une table de travail. Les claviers résonnent tandis que les téléphones portables retentissent. Je finissais de travailler sur mon discours de la cérémonie d'ouverture tout juste avant 3 heures ce matin, après m’être entretenu au téléphone avec au moins cinq de mes collaborateurs au-delà de minuit.

La fatigue ou la fragilité d'un individu n'est pas une excuse pour ne pas parler d’États fragiles, et cette journée a officiellement commencé un peu avant 8 heures, lors de ma rencontre avec le panel de haut niveau que j’avais mis sur pied pour réfléchir sur comment fournir des efforts supplémentaires pour soutenir les 200 millions d'Africains vivant en situation officielle de « fragilité ». La Présidente du Libéria, Mme Ellen Johnson-Sirleaf, préside le groupe, mais ne pouvait être des nôtres aujourd’hui. J’ai coutume de dire que la fragilité est contagieuse et démoralisante, et c'est dans les pays membres les plus vulnérables que l'activité de notre Banque est la plus développée, principalement grâce au travail fondamental qui y est accompli par le Fonds africain de développement.

Lors d’une émission-débat de 45 minutes consacrée à la corruption, la journaliste de la BBC Zeinab Badawi s’est intéressée à une question susceptible de fragiliser même les États les plus robustes. Participaient à ce débat Obi Ezekwezeli, co-fondatrice de Transparency International et aujourd'hui Chef de la Division Afrique de la Banque mondiale, ainsi que Kerfalla Yansane, Ministre des finances de la Guinée. Il faut une femme pour mettre le doigt sur le problème, et Mme Obi a changé le cours du débat : « Mettons un terme à cette conversation. La corruption n’a pas de couleur et n'est donc pas l'apanage de l'Afrique ». Et nous savons comment y remédier, quel que soit le pays affecté : Il faut des institutions fortes et saines, à l’instar de celles que nous soutenons à la Banque.

Le programme du jour avait pris du retard lorsque je rencontrais Daniel Duncan, le Premier ministre ivoirien, pour parler de la proposition de retour de la Banque à Abidjan. Les gouverneurs se prononceront sur cette question demain : nous savons tous que notre souhait est que la Banque retrouve le siège qu’elle occupait lors de sa création en 1964, l’idéal étant qu’elle le retrouve à temps pour son 50ème anniversaire ; mais nous savons aussi que cela ne se fera qu’à deux conditions. Premièrement, la Banque doit pouvoir poursuivre ses activités sans interruption, y compris sur les marchés des capitaux. Deuxièmement, elle doit pouvoir garantir la sécurité et le bien-être de son atout le plus cher, à savoir son personnel. Nous ferons ce qu'il faut au moment convenable.

Nos exposés de mi-journée ont apporté la preuve la plus patente que c’est ce à quoi nous nous attelons. Pierre van Peteghem, le belge qui dirige notre Département du Trésor, a plaidé avec force en faveur d'une Banque qui non seulement a reçu un triple A pour sa prudence et son innovation, mais qui de façon permanente cherche également à maximiser son impact en matière de développement sur le continent. Bien qu’éloquent, son exposé s’articulait essentiellement autour de diapositives : j’ai été frappé par le graphique qui montrait l’Afrique et l’Asie au même niveau de croissance l’année dernière, soit précisément 6,6%, la différence majeure étant que la courbe de l’Asie piquait du nez, tandis que celle de l’Afrique avait une trajectoire ascendante. En avons-nous fait assez pour atteindre les ODM? À cette question qui lui a été posée, il a répondu « non ». Il nous faudrait pour cela 10 années consécutives de croissance à 7%. Mais Simon Mizrahi, le britannique qui dirige le Département du contrôle de la qualité et des résultats, et lui-même, ont dégagé la substance et la saveur de nos réalisations. Avec l’installation de 100 Km de lignes de raccordement électrique entre l’Éthiopie et le Kenya, ayant permis de réduire un volume de 7 millions de tonnes d’émissions de CO2 et de connecter 1,4 million de foyers, ou encore la remise en état de 500 kilomètres de routes de desserte en Ouganda, ayant permis d’augmenter de 50% en moyenne les revenus d’un agriculteur, nous pouvons conclure que nous contribuons à améliorer des vies, et ainsi quantifier l’impact créé.

Mais tout n’est pas quantifiable, et le thème du débat de la BBC présenté en direct par le ghanéen Komla Dumor cet après-midi tendait à être plus subjectif. « L'heure de l'Afrique a-t-elle sonné?», telle est la question qui m'a été posée, ainsi qu’à Paul Kagame, Président du Rwanda, à Mo Ibrahim, entrepreneur du secteur des télécommunications et philanthrope, et à Pravin Gordhan, Ministre des finances de l’Afrique du Sud. Et bien sûr, il fallait un homme d’affaires et un personnage iconoclaste en la personne de mon vieil ami Mo, pour jouer le même rôle que Mme Obi ce matin. « L’Afrique est riche, mais sa population est pauvre », a-t-il déclaré. « Ne vous faites aucune illusion quant aux raisons de l’activité débordante de la Chine sur le continent ; à leur place, nous en ferions de même pour promouvoir nos intérêts. L’Afrique connaît une crise sérieuse de leadership ».  

Mais c’est le Président Kagame qui a posé la question qui allait servir de cadre principal au débat : « Pourquoi pose-t-on autant de questions sur notre relation avec le reste du monde, et si peu de questions sur le caractère marginal des relations entre les États africains eux-mêmes ? » Nous nous sommes alors longuement entretenus sur le déficit d'intégration économique régionale qui constitue un frein si considérable au développement du continent, et je me servis de mon compte Twitter nouvellement créé pour diffuser les paroles qui me parvenaient tandis que j’étais sur le podium : « Avec 54 passeports et 54 frontières, notre continent ne saurait être compétitif ». C’est la raison pour laquelle près d’un quart de l’activité de la Banque consiste à développer à la fois les aspects « lourds » et « légers » des infrastructures régionales, qu’il s’agisse de mener à bien tous les projets infrastructurels du NEPAD et du PIDA, ou de mettre au point le « logiciel » régional sur le modèle des accords de libre-échange en vigueur au sein de la COMESA, de la CEA, de la SADC, ainsi que sur celui du système de la zone de paiement monétaire ouest-africaine. « Comment mesurerons-nous notre succès ? », a demandé Pravin Gordhan, ayant déjà la réponse au bout des lèvres : « par le bien-être d’un milliard de personnes, et par un système économique socialement juste ».

Je me le répète à nouveau à cet instant, aux petites heures du matin, revenant d'une soirée au cours de laquelle la Fondation Made in Africa d’Ozwald Boateng reconnaissait l’action de la Banque sur le plan infrastructurel. Cette reconnaissance honore le travail de mon équipe et nous conforte dans le choix de nos actions et de leurs réalisations. Et nous savons exactement pourquoi nous agissons, « pour le bien-être d’un milliard de personnes».