Blog des Assemblées Annuelles du Président de la BAD - Les Afro-optimistes, les Afro-réalistes : progrès historique, défis historiques

30/05/2013
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3e jour

La 48ème Assemblée annuelle de la Banque africaine de développement et la 39ème du Fonds africain de développement ont été lancés officiellement ce matin sous le patronage de Sa Majesté le Roi du Maroc Mohammed VI. Si Sa Majesté n’a pas pu être parmi nous, elle nous a envoyé un message – disant que nous sommes « des  alliés solides, fiables et stratégiques » – et des centaines de ses sujets. Et, si l’on ajoute les centaines de personnes issues de chacun des 77 pays membres de la Banque, environ 1.500 personnes étaient présentes, alors que je regardais dehors et que les lumières du podium me faisaient loucher.

Mon discours annuel lors de cette assemblée était l’expression forte de mes convictions personnelles. Beaucoup de mes collègues y contribuent, et je sais que beaucoup y attachent une grande importance, mais chaque mot doit aussi venir de moi, pour le meilleur et pour le pire. Quand je parle de l’Afrique, une sensation de chaleur m’envahit. J’ai parfois été vu comme quelqu’un faisant cavalier seul, comme un afro-optimiste et, de ce fait, j’ai parfois été taxé d’être un afro-pessimiste, sinon au moins, et quand je devais l’être, un afro-réaliste. Je ne peux pas toujours contenter tout le monde, mais aujourd’hui j’ai pu parler avec passion de progrès, de défis et de réponses historiques. J’ai été aussi franc pour parler de la fragilité de l’Afrique que j’ai été enthousiaste pour évoquer sa solidité et son dynamisme. Trente-deux minutes sur un podium, c’est long. Si je n’avais pas fait de coupes sombres dans mon texte la nuit dernière, j’aurais fait un discours de trois quarts d’heure. Mais je l’ai tenu jusqu’à la dernière ligne : « le monde a besoin de l’Afrique et l’Afrique a besoin du monde ». L’Afrique peut dynamiser la croissance mondiale.

On passe des jours comme ceux-ci entre des réunions privées – chaque circonscription de nos pays membres est singulière ; chacune a sa valeur ; chacune porte sa part de soucis, souvent très différents les uns des autres – et des assemblées plénières publiques. Il semble que les programmes ne soient faits que pour être modifiés. Aujourd’hui, lors de ma rencontre avec la presse, j’ai pu parler du travail de la Banque, qui lance actuellement le plus grand projet d’énergie solaire à Ouarzazate, ici au Maroc.

Dans le même temps, les discussions des gouverneurs constituent des opportunités uniques pour les ministres du Développement et des Finances de se rencontrer et d’échanger. Soixante-dix-sept pays se répartissent en quatre groupes pour discuter cet après-midi du thème de notre assemblée : la Transformation structurelle de l’Afrique, avant de se retrouver à nouveau pour partager leurs conclusions. On peut résolument dire que leurs listes de courses étaient longues et tout aussi inclusive que la croissance que nous recherchons pour le continent. Mais, étant donné que la transformation structurelle concerne la qualité de la croissance africaine en diversifiant les sources de cette dernière, ainsi qu’en élargissant le champ des opportunités économiques pour tous, il n’est pas étonnant que ces listes soient longues. Sous de nombreux aspects, il s’agit de passer de la richesse naturelle à la création de richesses.

La journée s’est clôturée sur un superbe débat sur l’une des formes les plus perverses de transformation de la richesse naturelle en richesse créée. Le trafic illégal de la faune et de la flore africaine a constitué un sujet brûlant et douloureux pour moi, du fait de mon passage à Bangui il y a un an, et où j’ai entendu parler du massacre de 900 éléphants en République Centrafricaine sur les trois dernières années. Peut-être les troubles et l’instabilité dans ce pays aujourd’hui du coup ne devrait pas nous surprendre… Il nous faudrait peut-être parler des pertes de recettes – le tourisme est l’atout principal de beaucoup d’économies africaines. Mais il est peut-être plus important de parler de la perte de repères civilisationnels et de patrimoine commun à tous les citoyens dans un monde globalisé. J’ai été rejoint ce soir dans le panel par deux militants au discours clair, engagés pour que ce massacre cesse : le Président Bongo du Gabon et Jim Leape du Fonds Mondial pour la Nature. « Que pouvons-nous faire ? », m’a-t-on demandé. Une banque de développement ne peut pas faire appliquer la loi. Mais elle peut y apporter un soutien effectif et, par le biais de ses projets (je pense ici à l’un de nos projets dans le bassin du Congo), elle peut faire avancer la question. Aujourd’hui, nous avons parlé devant les bonnes personnes – un ministre des Finances est un ministre des Douanes, car il contrôle tout ce qui sort du territoire. Et quand les biens issus du trafic quittent le territoire, nous pouvons sensibiliser les gens sur la question. J’ai tweeté ceci cette nuit : « où que vous soyez, en particulier dans les pays riches, si vous achetez des produits en ivoire, posez-vous la question : en ai-je vraiment besoin ? Sait-on vraiment d’où cela vient ? »

En 2003, lorsqu’elle est partie de Côte d’Ivoire pour fuir la guerre civile et s’installer temporairement à Tunis, la Banque africaine de développement savait d’où elle venait. Aussi, avons-nous profité de l’hospitalité des Tunisiens et d’un partenariat de 10 ans avec eux, pendant lequel nous avons aussi partagé des troubles politiques. C’est pourquoi la Banque comprend la notion de fragilité et sait comment soutenir ses membres qui se trouvent dans une situation de fragilité et de vulnérabilité. Aujourd’hui, conformément à la Feuille de Route, les Gouverneurs de la Banque ont approuvé le programme de retour de la banque à Abidjan. C’est une décision de grande importance et j’espère, que cette organisation fête ses 50 ans en novembre 2014 dans la capitale ivoirienne.

Pour la plupart d’entre nous, un jubilé représente plus de la moitié du chemin. Pour l’Union Africaine, qui a fêté ses 50 ans la semaine dernière, j’espère qu’il ne s’agit que du quart. Pour la Banque africaine de développement, avec ses 50 ans l’année prochaine, je suis heureux de prendre le risque de dire que nous sommes peut-être aux trois quarts du chemin vers l’objectif tacite de gérer nous-mêmes nos affaires, alors que l’on aperçoit la ligne d’arrivée, et que les applaudissements se font déjà entendre. Le géant sort de son sommeil : l’Afrique est indéniablement la plus grande success story de l’histoire du développement dans le monde. Notre mission collective est désormais de s’assurer que les progrès remarquables du continent soient partagés par tous les Africains : il s’agit d’un objectif primordial de croissance inclusive qui suppose que tout un chacun s’implique profite des fruits de l’enrichissement collectif.