« Droits et revenus » – dévoiler le trésor caché de l’Afrique par Geraldine J. Fraser-Moleketi

04/03/2014
Share |

 

Les notions de « Nord » et de « Sud » à l’échelle du monde sont fort heureusement  des polarités maintenant dépassées, mais réfléchissez à ce contraste : comment se fait-il que bon nombre d’hommes du « Nord » s’inquiètent ouvertement d’être en quelque sorte « finis », alors qu’ici au Sud il est malheureusement clair pour la plupart d’entre nous que les femmes démarrent à peine ? 

Certes, le Nord est loin d’avoir établi une égalité véritable et totale entre les hommes et les femmes. Mais les filles y obtiennent de meilleures notes que les garçons à l’école, et un plus grand nombre de femmes que d’hommes y vont à l’université. Le travail dans l’industrie, traditionnellement l’apanage des hommes, a décliné alors que les emplois dans le domaine des services ont augmenté et sont à la disposition des femmes. Nous pouvons démontrer que les femmes sont le moteur économique du monde. Constituant la moitié de la main-d’œuvre américaine (contre un quart il y a cent ans), les femmes génèrent du PIB. Nous estimons que l’augmentation de l’emploi des femmes dans l’ensemble des pays développés a contribué davantage à la croissance mondiale de ces dix dernières années que ne l’a fait la Chine. En même temps, les femmes stimulent la demande, notamment parce qu’elles prennent la plupart des décisions d’achat des consommateurs. Dans ce monde naissant, où le cerveau l’emporte sur les muscles, les femmes pourraient bien être un meilleur investissement et de meilleurs investisseurs que les hommes.

Il semble que le contraire soit vrai de l’Afrique, dont les femmes constituent un trésor qui reste caché en grande partie. C’est avant tout une question de droits de l’homme et d’exigence en matière d’égalité et d’équité pour celles qui « soutiennent la moitié du ciel ». Les femmes sont bien sûr différentes des hommes, mais elles ne sont ni meilleures ni pires : il suffit de leur donner les mêmes chances. 

Un continent comprenant des pays où la femme a besoin de la permission de son mari pour voyager, travailler et ouvrir un compte bancaire, où elle ne peut ni acheter ni hériter de terres, et où elle fait les frais des conséquences des conflits, a un long chemin à parcourir. Combien de fois répétons-nous que la moitié de la population africaine supporte nettement plus de la moitié de ses problèmes ?  Sur le continent africain, les deux tiers des enfants qui ne fréquentent pas l’école primaire sont des filles, et les deux tiers des adultes vivant sous le seuil de pauvreté sont des femmes. 

Mais la question va plus loin que la moralité, puisque l’autonomisation économique des femmes est synonyme de croissance économique pour un pays. Les femmes ont été un moteur de la croissance en Inde et en Chine, et elles le seront en Afrique.

L’Afrique se fait du tort en gardant sous le boisseau le potentiel économique que représentent les femmes. Chaque fois que l’Afrique donne aux femmes les moyens d’être autonomes, elle en récolte les fruits ; mais là où elle leur met un frein, cela lui coûte des points de pourcentage en matière de PIB. Outre qu’il est inacceptable moralement que les femmes ne puissent pas pleinement participer à la croissance et en bénéficier sur ce continent, cela est également préjudiciable sur le plan économique.  Depuis dix ans, l’Afrique a un taux de croissance moyen de 5 % : c’est suffisant pour effectuer une transition, mais pas une transformation. Nous estimons que les carences des infrastructures physiques sur le continent lui coûtent annuellement 40 milliards de dollars US (soit 2 % du taux de croissance du PIB) ; et que les disparités entre les hommes et les femmes lui coûtent probablement autant, voire davantage. Nous savons avec certitude que l’autonomisation politique engendre souvent l’autonomisation économique.  Nous entendons souvent dire qu’au Rwanda – où ce sont les femmes qui ont été les premières à œuvrer à la cicatrisation et à la reconstruction au lendemain du génocide – plus de la moitié des députés du pays sont des femmes, et leur pourcentage a doublé en dix ans. Ce que l’on sait moins, c’est que les usines appartenant à des femmes se sont développées de façon spectaculaire pendant la même période.

Donc, les femmes doivent avoir leur place à tous les niveaux de la société, du sommet à la base et de la base au sommet. 

Nous avons raison de lutter pour une Afrique où les femmes possèdent leurs propres entreprises, siègent comme administratrices au sein de conseils d’administration d’entreprises, et achètent et  vendent à la bourse. Mais, parmi les trente-trois candidats du monde des affaires proposés par The New African pour la sélection des 100 Africains de l’année 2013, trois seulement étaient des femmes. 

Par-dessus tout, nous devons travailler de la base au sommet, avec les centaines de millions d’Africaines qui sont des acteurs économiques confrontés à des obstacles visibles ou invisibles dans ce qu’elles font. Le fait est que les Africaines opèrent essentiellement dans le secteur informel, dans les petites entreprises, et dans les secteurs traditionnels comme l’agriculture. Notre devoir collectif est d’améliorer cette réalité existante, tout en nous dirigeant vers une nouvelle réalité où les femmes travaillent dans le secteur formel, dans les grandes entreprises et dans les nouvelles activités industrielles et de services à forte valeur ajoutée.

L’un des moyens de transformer le présent en avenir est de transformer l’agriculture de subsistance en agro-industrie. Par elle-même, l’agriculture incarne les défis et la riposte à y apporter, sur ce continent où les femmes représentent 70 % de l’ensemble de la main-d’œuvre agricole et produisent 90 % des denrées alimentaires, tout en possédant 1 % de la terre et en recevant 1 % des crédits à l’agriculture. Des études ont montré que si l’on donne aux femmes les droits, les crédits, les semences, les engrais, la technologie et l’accès au marché, alors elles en font usage, et souvent mieux que les hommes. 

Là où les gouvernements prennent l’initiative, les entreprises et les financiers doivent suivre. La première condition préalable est l’éducation des filles et une formation professionnelle et commerciale pour les jeunes femmes. La deuxième condition est la possibilité pour les femmes de posséder et de contrôler des actifs, en particulier des capitaux propres et des terres. Cela implique que le droit coutumier soit rendu conforme aux droits constitutionnels. La troisième condition est de faciliter l’accès au financement (et aux connaissances en matière de financement) pour les femmes qui – comme l’indiquent toutes les études – rembourseront presque toujours leurs emprunts avec intérêt. La dure réalité est que deux personnes sur trois dans la population adulte africaine (et quatre femmes sur cinq dans l’Afrique subsaharienne) n’ont pas accès aux services financiers : elles ne disposent ni de compte en banque, ni de couvertures d’assurance, ni d’investissements.

La Banque africaine de développement s’emploie actuellement, en collaboration avec le Graca Machel Trust et d’autres partenaires, à fournir un meilleur accès au crédit et au financement à 10 millions de femmes en Afrique. Les droits inaliénables d’une moitié de la population entraînent la réalisation de biens tangibles pour l’ensemble de la population. Comme nous le rappelle le thème de la Journée internationale de la femme de cette année, l’égalité pour les femmes c’est réellement « le progrès pour toutes et tous ».