Allocution du président de la BAD Donald Kaberuka, au Forum « ICI – Investir en Côte d’Ivoire 2014 »

29/01/2014
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Evènement : Forum International des Investissements en Côte d’Ivoire

La présence ici ce matin de tant d’acteurs économiques en provenance de différent horizons constitue un symbole fort. Symbole de la renaissance de l’économie ivoirienne après une décennie de récession. La Banque africaine de développement, par ma présence, se réjouit de pouvoir participer à cette rencontre.

Je vous remercie, Monsieur le Président, de nous avoir associé, et pour l’hospitalité de votre Gouvernement et du peuple de Côte d’Ivoire. Je profite de cette tribune pour rendre hommage à vous, Monsieur le Président, à votre Gouvernement et l’ensemble des ivoiriens pour le travail de reconstruction, de relance économique et pour d’excellents résultats obtenus en si peu de temps. Les avancées sont réelles et visibles. En tant que partenaire  de votre pays, je ne peux que saluer vos efforts et vous encourager encore d’aller de l’avant. Avec une stabilité politique retrouvée, un rythme des réformes économiques qui s’accélèrent, et le pays qui se positionne très bien.

Ce nouvel élan de la Côte d’Ivoire s’inscrit dans une dynamique perceptible sur une grande partie de l’Afrique. Il est aujourd’hui reconnu par tous que notre continent, exception faite des pays en crise, a opéré un tournant décisif. Pour la première fois depuis trois décennies, la majorité des pays africains connaissent  une croissance largement supérieure à celle de la démographie. Certes, des poches de résistance persistent, comme la démographie qui elle-même reste très forte dans certaines régions, tout comme le chômage, la pauvreté, les guerres, et conflits de toute sortes.

L’Afrique a encore un long chemin à parcourir pour réaliser sa transformation, créer les emplois dont notre jeunesse a besoin, et accroître sa participation dans les chaines de valeur du commerce mondial. C’est pourquoi nous ne confondons pas ce tournant décisif avec un point de basculement. C’est pourquoi il nous faut faire une distinction nette entre la nécessaire croissance économique et la transformation économique qui est l’objectif stratégique.

Ce forum nous permettra d’étudier ensemble le paysage des investissements, explorer les opportunités que la reconstruction et la relance économique  de la Côte d’Ivoire présentent. Etudier comment transformer certaines contraintes en opportunités d’affaires.

Aux investisseurs ici présents, j’ai un seul message. Vous aurez raison, en faisant confiance à la Côte d’Ivoire. La BAD croit fortement en ce pays. C’est la raison pour laquelle, après une décennie ou nous étions contraints de relocaliser la Banque à cause de la crise que connaissait le pays, nous venons d’entamer notre retour au siège de la Banque ici à Abidjan.

Nous nous trouvons dans un pays à forte croissance avec un potentiel important. Il l’avait démontré avant d’entrer dans une crise qui a couté une décennie. Nous nous trouvons dans une région qui a beaucoup de dynamisme. La Côte d’Ivoire fait partie des trois grandes économies et pôles de croissance de la région ouest-africaine. Aujourd’hui, cette région de l’Afrique de l’ouest avec l’Afrique de l’Est se trouve en tête en termes de croissance et de reformes. Avec la macroéconomie largement stabilisée, l’attention est aujourd’hui tournée vers les reformes de seconde génération qui sont très importantes pour les entreprises.

Je suis ici avec nos équipes pour étudier avec le Gouvernement comment mieux structurer nos interventions, afin de rendre ce pays encore plus attractif et compétitif. Comme vous pouvez l’imaginer, la BAD est déjà très présente dans le financement de l’économie ivoirienne. Nous le faisons par la voie de notre guichet du secteur public ainsi que celui du secteur privé. Nous nous intéressons surtout aux domaines  des infrastructures. C’est ainsi que nous sommes présents dans des projets clés tels que les centrales électriques d’Azito et de CIPREL, le pont Henri Konan Bédié et des projets routiers. Comme nous le faisons déjà avec certaines entreprises présentes dans cette salle, nous sommes prêts à étudier comment accompagner tous les porteurs de projets qui en feront la demande, leur faire bénéficier de notre expérience, et mettre à leur  disposition, si les conditions sont réunis, les outils de financement dont dispose la BAD.

Cette année 2014, le taux de croissance en Afrique Sub-saharienne va s’accélérer et atteindre 6.1% par an. Une dizaine de pays dépassera ce niveau. Mais ce dont l’Afrique a besoin c’est une croissance minimale de 7% par an sur plusieurs années. Une croissance mieux partagée, inclusive, et pas trop volatile.

Aujourd’hui, ce qui nous empêche d’y parvenir se sont plusieurs facteurs mais je voudrais insister sur trois.

Premièrement: des infrastructures déficientes, notamment en matière d’énergie. A cause de cette croissance forte et du peu d’investissements dans le passé, pratiquement chaque pays Africain connait des problèmes dans le domaine de l’énergie. Je pourrais en dire autant pour le transport routier, ferroviaire et maritime. Néanmoins force est de constater que là où le climat des affaires est bon, le secteur privé peut y trouver des opportunités.

J’en veux pour preuve les investissements privés dans la production de l’énergie au Nigeria. Ceci, suite aux réformes  assez audacieuses en cours dans le secteur de l’énergie au Nigeria, mais aussi au Ghana et bien avant en Côte d’Ivoire. Des réformes qui rendent le secteur attrayant à travers des services publics financièrement solides, des politiques tarifaires justes, et des régulateurs indépendants.

Souvenez-vous dans les années 90 quand beaucoup de pays africains ont libéralisé le secteur des télécommunications ? Il s’en est suivi une véritable révolution dans ce secteur. Je ne doute pas un seul instant que le même phénomène va se reproduire dans le domaine de l’énergie, si les reformes sont approfondies et restent stables dans le temps, et surtout prennent un caractère régional.

Si je prends l’exemple de l’énergie, trop peu de pays africains trouveront des solutions seulement au niveau national. Il faut des solutions régionales par le biais des "pools énergétiques" efficaces. Si vous regardez bien la carte hydraulique de l’Afrique, le continent dispose de onze "châteaux d’eau." Ici en Afrique de l’Ouest, si mon information est bonne, il y en a deux : la Région du Fouta en Guinée, et le plateau de Jos au Nigeria. Par conséquent, une coopération étroite à ce niveau, avec des formules à la fois nationales et régionales, dans les secteurs de l’énergie et de l’eau serait bénéfique pour toute la région. Je pourrai en dire autant pour l’électricité à base du gaz naturel.

Et cela m’amène à la deuxième contrainte à la croissance africaine qui est connue de tous : l’intégration régionale en Afrique avance, mais à géométrie variable.

Certaines régions, dont la CEDEAO, sont sur le bon chemin, mais nous devons aller plus vite en levant les barrières physiques et institutionnelles qui persistent malgré les textes, souvent d’avant-garde, mais non appliqués. Je tenais encore une fois à marquer mon appréciation de l’action des dirigeants de la CEDEAO pour les avancées dans ce sens.

J’en viens à la troisième contrainte majeure, c’est celle d’une croissance qui ne tient pas suffisamment compte des questions d’inclusion, de croissance partagée, et de l’égalité des chances pour tous. Je voudrais insister suffisamment sur ce point. Sans une croissance inclusive, la soutenabilité de cette croissance est hypothéquée d’avance par les tensions sociales et politiques qu’elle génère. En outre, une inclusion insuffisante constitue en soi un frein à la croissance. Une opportunité perdue.

J’ai constaté, comme vous, que souvent ceci n’est pas dû à la mauvaise volonté des dirigeants, mais à la structure même de l’économie et des sources de cette croissance. Beaucoup de pays africains, y compris la Côte d’Ivoire, le Nigéria, le Ghana, le Libéria, la Guinée, les pays de la région du Sahel, pour ne citer que ceux de l’Afrique de l’ouest, connaissent  un véritable boom des ressources naturelles, du gaz, du pétrole et des produits miniers. Ceci est une chance. Ceci va générer de la croissance forte. Mais toute la question de l’inclusion se pose de façon plus aigüe. Le syndrome hollandais n’est pas une fatalité.  Les modèles de gestion qui  permettent aux pays de l’éviter sont bien connus. Ces modèles de gestion nous permettent de mieux valoriser ces richesses naturelles, qui sont épuisables, afin qu’elles créent de véritables richesses pour toute la population par la voie des investissements en infrastructures et dans la formation de notre jeunesse.

Dans un Forum comme celui-ci, je ne peux m’empêcher d’évoquer les difficultés que souvent des investisseurs et les pays eux-mêmes rencontrent au niveau contractuel, que ce soit au niveau de la fiscalité, du partage des bénéfices, etc. Vous vous souviendrez que ceci est un sujet évoqué par le dernier Sommet du G8 sous la Présidence Britannique. L’unique solution demeure des contrats justes, transparents et équitables. C’est  cela qui crée la confiance entre les deux parties, renforce la soutenabilité voulue, et permet d’éviter les batailles juridiques à mi-chemin en matière de contrats des concessions, etc. La BAD dispose d’une facilite Juridique créée pour aider les pays à négocier ce type de contrats équilibrés  pour toutes les parties.

Je voudrais terminer en apportant tout notre soutient à ce forum et les objectifs qu’il vise. Pendant longtemps, l’Afrique a souffert de cet écart important entre le risque réel et le risque tel que perçu. Un évènement comme celui-ci permet à tout un chacun d’apprécier le fait que le risque en Afrique n’est différent du risque en Asie, en Amérique latine, et dans d’autres régions émergentes.

La BAD, de part de son mandat, voudrait renforcer son partenariat avec vous. Chaque année, notre guichet du secteur privé octroi des prêts, des garanties, et d’autres produits pour le secteur privé à la hauteur de deux milliards de dollars. Nous sommes prêts à nous engager d’avantage à vos côtés :

  • Aux côtés de l’Afrique qui gagne.
  • L’Afrique qui gagne votre confiance.
  • Aux côtés de la Côte d’Ivoire émergente et qui renait.

Encore une fois, merci pour votre invitation et votre aimable attention.