Allocution du président de la BAD Donald Kaberuka, à l’occasion de la cérémonie de prestation de serment

01/09/2005
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Evènement : cérémonie de prestation de serment du Président élu, Dr Donald Kaberuka

J'ai l'insigne honneur et le grand plaisir de vous accueillir parmi nous à l'occasion de cette cérémonie de prestation de serment du nouveau président de la Banque africaine de développement, ici à Tunis, ville riche par son histoire et sa culture, capitale d'un pays connu pour son modèle de développement et qui accueille aujourd'hui l'Agence temporaire de relocalisation de la Banque.

Permettez-moi, Excellences, mesdames et messieurs, de rendre un hommage respectueux à Son Excellence le Président de la République de Tunisie, Zine Al-Abidine Ben Ali, à son gouvernement et à la population tunisienne pour l'accueil chaleureux et l'hospitalité qu’ils ont réservés à la Banque et à tout son personnel.

Je dois, une fois de plus, exprimer ma profonde gratitude au Conseil des gouverneurs pour la confiance qu'ils me font en me chargeant de diriger cette noble institution. Je sais pertinemment que les six autres candidats sont tous dévoués à la cause de l'Afrique et que chacun aurait été tout à fait capable de diriger notre institution financière.

Avec votre permission, j'aimerais remercier aussi Son Excellence le président Paul Kagame, ainsi que le gouvernement et le peuple du Rwanda pour l'honneur qu'ils me témoignent et, surtout, pour la confiance qu'ils m'accordent.

Durant huit années en effet, ils m'ont fait confiance en me chargeant de diriger le ministère des Finances et de l'Économie de la République du Rwanda. En cette qualité, j'ai pu apporter ma modeste contribution à la reconstruction de mon pays après le génocide de 1994. Par ailleurs, en tant que gouverneur de la Banque, j'ai pu apprécier, en même temps que mes collègues gouverneurs, les défis qui attendent notre institution mais aussi sa capacité à répondre aux besoins du continent africain.

Je voudrais saisir cette occasion pour remercier la personne à laquelle je succède aujourd'hui, mon ami et frère M. Omar Kabbaj. La Banque doit son prestige et son statut actuels aux activités qu’il a menées durant dix ans en sa qualité de président. Ses convictions panafricaines, son sens du leadership et son amour du travail bien fait ont préparé la voie pour faire de la Banque une institution solide et crédible. L'Afrique vous sera éternellement reconnaissante, Monsieur le Président.

Dans dix ans, nous serons en 2015. Autrement dit, nous disposons de dix années pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). De ce point de vue, la réunion au sommet prévue à New York dans les quinze prochains jours nous donnera l'occasion de dresser le bilan des progrès accomplis pour atteindre les objectifs en question. Toutefois, les premières analyses indiquent que, au rythme où vont actuellement les choses, beaucoup de pays africains n'auront pas atteint leurs objectifs, contrairement à ce que l'on observe sur d'autres continents.

De toute évidence, nous devons accentuer nos efforts. La responsabilité nous en incombe au premier chef, à nous Africains, mais nous la partageons avec nos partenaires extérieurs. Aujourd'hui, de multiples opportunités s'offrent à nous. Partout, dans toutes les régions de notre continent, de nombreux pays s'embarquent sur la voie de la bonne gouvernance et de la résolution des conflits. Ils posent les fondements d'une croissance économique soutenable et font preuve d'une volonté sans faille pour s'approprier la maîtrise de ce développement.

De son côté, la communauté internationale s'est engagée une fois de plus à soutenir l'Afrique. Cette volonté est illustrée par les travaux de la commission Blair et les décisions du sommet du G8 qui s'est tenu au début du mois de juillet à Gleneagles, en dépit des attentats meurtriers qui ont endeuillé Londres. À l'occasion de ce sommet, le G8 a fait un acte de solidarité historique en faveur du continent africain et de ses populations. Il a promis d'augmenter le montant annuel de l'assistance officielle au développement d'au moins 50 milliards de dollars US d'ici à 2010 et d'annuler la dette des pays les plus pauvres de la planète.

Dans ce contexte, la Banque africaine de développement est appelée à jouer un rôle de premier plan en canalisant les efforts exceptionnels qui devront être déployés à la suite de cet engagement renouvelé de la communauté internationale et des évolutions positives observées sur le continent. Sous ma conduite, la Banque et ses partenaires ne ménageront pas leur peine pour concrétiser ces engagements. La Banque sera le partenaire privilégié du continent pour la mise en œuvre effective de la Déclaration de Paris sur l'efficacité et l’harmonisation de l'aide, et elle veillera à garantir le succès de la réunion ministérielle de l'OMC prévue en décembre 2005, à Hongkong.

Au moment où je prends la direction de cette institution, je réaffirme mon engagement à tout mettre en œuvre pour consolider les acquis, notamment dans le domaine de la bonne gouvernance et de la bonne gestion financière. C'est une condition sine qua non pour tout ce que nous devons entreprendre.

L'année dernière, nous avons commémoré le 40e anniversaire de la Banque, qui a des raisons d’être fière de ses réalisations. Comme dans la vie d'une personne, ce fut l’occasion pour nous de faire une pause, de réfléchir et de nous repositionner en tirant les leçons de nos erreurs, par omission ou commission, de dessiner l'avenir et, en particulier, de décider comment répondre au mieux aux aspirations de nos pères fondateurs et relever les nouveaux défis : renforcer toujours plus l’efficacité de notre institution, développer son aptitude à contribuer à la lutte contre la pauvreté et la misère, à améliorer la situation économique de notre continent et à consolider la place qu'il occupe dans le flux des échanges et des investissements au niveau mondial, seule véritable source de prospérité durable. Sous la conduite d'Omar Kabbaj et de son équipe, la Banque a élaboré une série de plans d'action destinés à renforcer son efficacité. Je souscris aux grandes lignes de cette stratégie. Ces plans demandent maintenant à être méthodiquement mis en œuvre. Il va sans dire qu’il s’agit de documents vivants qui doivent continuellement s’adapter à des besoins et des priorités sans cesse changeants, ainsi qu’aux circonstances exogènes.

Aujourd'hui, il est généralement admis que le développement n'est possible que si chaque pays s'en approprie l'idée. De même, il est évident que le soutien extérieur est d'autant plus efficace qu'il correspond à des priorités nationales et s'inscrit dans un partenariat stratégique. Le développement ne se limite pas simplement à l’apport de ressources supplémentaires ; il tient aussi à la qualité des ressources, aux coûts des transactions, et à la cohérence globale de nos actions. Je me félicite de la stratégie qui vise à repositionner la Banque en tant qu’organisation axée sur les résultats, plus proche de ses clients et mieux à même de prendre en compte la situation économique des pays en particulier et de l'Afrique en général. Une telle ambition s'impose. Il a été dit que la Banque africaine de développement doit s'efforcer de devenir une institution du savoir, une première porte d'entrée concernant les questions de développement sur le continent. Il ne peut en être autrement. C'est nous, les Africains, qui devons développer notre continent, et le point de départ de ce développement consiste à bien connaître notre potentiel, nos problèmes, nos échecs et les stratégies pour les surmonter. J’entends accélérer davantage ce processus.

Il y a quelques années, à Monterrey, nous sommes parvenus à ce qu’il est convenu d’appeler le consensus de Monterrey – un pacte de responsabilisation mutuelle – ou, comme l'a dit Tony Blair, un pacte « donnant-donnant ».

L'Afrique ne dépendra pas éternellement de l'aide. La seule solution durable est de construire notre capacité à commercer, de réduire les coûts et les risques pour les entrepreneurs en Afrique, de développer nos marchés et d'attirer l'investissement privé. Il est évident que les efforts déployés pour créer les conditions préalables au développement et un environnement propice aux affaires se poursuivent à un rythme raisonnable dans toute l'Afrique. Renforcer la stabilité politique et macro-économique, promouvoir la bonne gouvernance, lutter contre la corruption et le clientélisme et créer un environnement politique prévisible sont autant de conditions qui permettent la réussite de l'effort de développement. Ces conditions sont d'ailleurs clairement énoncées dans le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). La Banque et ses partenaires doivent intensifier leur appui aux différents pays dans ce domaine.

J'ai bien conscience de l'impact que peuvent avoir les circonstances extérieures, comme on le voit aujourd'hui dans l'évolution du marché mondial des hydrocarbures. Beaucoup de nos pays sont confrontés à des prix record du pétrole qui menacent d'annihiler les gains de ces dernières années en termes de macro-stabilité intérieure et de viabilité extérieure. Avec nos partenaires, il nous faut rechercher les moyens d'aider notre continent à soutenir ces chocs et à apporter les ajustements nécessaires par une meilleure appréciation des implications à moyen et à long termes.

Plus que jamais, nous devons intensifier nos efforts pour mener à bien le cycle de négociations multilatérales de Doha, mais nous devons aussi nous préparer à mettre en place la capacité nécessaire dans le domaine des échanges. Dans ce contexte, l'intégration régionale permettra non seulement d'accroître les échanges intra-africains, mais aussi de construire une plate-forme ouverte aux opportunités qu’offre un système d'échanges mondial, multilatéral et libéralisé.

Je voudrais souligner ici le problème des pays à revenu intermédiaire, auxquels j'entends accorder une attention particulière afin d’examiner comment la Banque africaine de développement peut répondre au mieux à leurs besoins et à leurs priorités. Ces pays restent confrontés à l’existence de très importantes poches de pauvreté, et ils doivent par ailleurs renforcer leur compétitivité. Nous explorerons les moyens d'unir nos ressources et leurs efforts pour relever ces défis.

Nous intensifierons aussi notre collaboration avec l'Union africaine et ses institutions. Aujourd'hui, l'Union africaine montre de plus en plus sa capacité à prendre des décisions efficaces en matière de résolution de conflit.

Il est indispensable que la Banque accompagne les efforts de l'Union africaine en renforçant la place qu'elle occupe dans les processus de reconstruction post-conflit et dans les États fragiles, en apportant ses ressources mais aussi son expertise afin de permettre aux pays concernés de relancer leurs économies et de poser les fondements de leur engagement dans la communauté internationale. Ainsi pourrons-nous renforcer les efforts déployés par l'Union africaine, contribuer à rendre notre continent plus sûr pour les investisseurs et créer des économies ouvertes aux diverses parties prenantes.

L'Afrique constitue une seule et unique entité. Les événements qui touchent un pays ont des répercussions sur les autres pays. Quand certains réussissent leur reconstruction économique, les retombées sur les pays voisins peuvent être très fortes. Je suis conscient des risques, je sais qu’il faut être prudent et adopter une approche progressive, mais je suis convaincu aussi de l'importance de travailler en partenariat avec les autres parties prenantes.

En accédant à ces hautes responsabilités, je me sens humble devant la tâche qui m'attend mais enthousiaste à l'idée de relever le défi. C'est le moment aussi de rendre hommage à mes distingués prédécesseurs, six fils illustres de l'Afrique : Omar Kabbaj, Babacar Ndiaye, Willa Mungomba, Kwame D. Fodwor, Abdelwahab Labidi et Mamoun Beheiry. J’entends poursuivre la mission de ces hommes qui ont contribué de façon magistrale à la construction de cet édifice qu'est la Banque africaine de développement.

À vous, Monsieur et Madame Kabbaj, je vous adresse mes meilleurs vœux dans la nouvelle vie qui vous attends. Je sais que je parle au nom de tous en exprimant notre gratitude au Royaume du Maroc qui vous a mis à la disposition de l’ensemble de l'Afrique. Vous vous êtes magnifiquement acquitté de votre mission. Je veux croire que je peux continuer à compter sur votre amitié et sur vos conseils en tant que Président honoraire de la Banque.

En guise de conclusion, permettez-moi aussi de remercier toutes les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, m'ont adressé leurs vœux de succès, prodigué des conseils et offert leur appui dans cette mission exaltante que j’entame aujourd'hui. Je voudrais, en particulier, remercier le Conseil d’administration et le personnel de la Banque. Le regard de l’Afrique sera rivé sur nous au cours des mois et des années à venir. Je sais que je suis votre interprète quand j’affirme que nous ferons de notre mieux.

Jeune étudiant, il m’est souvent arrivé de lire, comme beaucoup d'entre vous ici, l'ouvrage de l'économiste suédois Gunnar Myrdal intitulé Le Drame de l’Asie. Aujourd'hui, le drame de l’Asie est devenu le miracle asiatique. Je suis convaincu que si nous mettons en place les bonnes fondations, si nous renforçons nos capacités, améliorons la gouvernance et consolidons nos institutions – la BAD par exemple –, l'Afrique pourra, avec le soutien de nos partenaires, s'engager sur la voie d'une croissance économique durable.

Aujourd'hui, il y a relève de la garde à la Banque, mais la mission de l’institution demeure la même. Je suis honoré que l'Afrique et ses partenaires m’aient accordé leur confiance pour diriger cette digne institution. Ensemble, nous saurons relever les défis.

Je vous remercie de votre attention, thank you, choukrane.