Discours de Akinwumi Ayodeji ADESINA, Président du Groupe de la Banque africaine de développement, à l’attention des chefs des missions diplomatiques et des organisations internationales accréditées en Côte d’Ivoire, Abidjan, 11 février 2016

15/02/2016
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Excellences,

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d'avoir accepté l’invitation que nous vous avons adressée de vous joindre à nous pour cette rencontre annuelle. C’est une tradition qui nous tient à cœur au Groupe de la Banque africaine de développement : au début de chaque nouvelle année, nous invitons la communauté diplomatique et les institutions internationales à déjeuner. Au moment où nous vous souhaitons nos meilleurs vœux de nouvel an, l’occasion nous est offerte à nous tous de parler de l'Afrique et de la Banque africaine de développement. La tradition veut que nous procédions à un échange de vues après le déjeuner et j’attends avec intérêt tous vos commentaires, ainsi que ceux des membres de la presse qui sont ici avec nous aujourd'hui. Cette journée est très spéciale pour moi, car c’est le premier déjeuner annuel auquel je participe depuis ma prise de fonction le 1er septembre dernier, suite au départ de mon éminent prédécesseur, Donald Kaberuka.

C’est avec plaisir que j’ai eu l’occasion de rencontrer certains d'entre vous depuis lors et je souhaite que nos relations se renforcent en cette nouvelle année. Y a –t-il meilleur moment qu’aujourd’hui pour rendre hommage à la Côte d'Ivoire, votre pays d'accueil et le pays d’accueil de la Banque. C’est avec grand plaisir que la Banque est «revenue à la maison" en 2014: près de 1000 personnes se sont installées ici avant la fin de l'année. Nous avons été chaleureusement accueillis pendant 11 ans par le gouvernement et le peuple de la Tunisie. Nous leur sommes à jamais reconnaissants. Aujourd’hui, nous sommes revenus à notre point de départ, notre base.

Nous sommes fiers de notre partenariat avec la Côte d'Ivoire- et pour des bonnes raisons. A la fin de l'année dernière, ce pays a organisé des élections pacifiques couronnées de succès et entend consolider et accélérer ses avancées. Nous soutiendrons activement le gouvernement de la Côte d'Ivoire dans la mise en œuvre de son Plan national de développement 2016-2020.

J’aimerais que chaque fois que vous traversez le pont Henry Konan Bédié, vous vous souveniez du pouvoir de transformation que les gouvernements, la Banque, le secteur privé, et les populations et les collectivités d'une ville peuvent avoir en agissant ensemble. Cette image illustre le thème de mon intervention aujourd'hui. L'Afrique bouge. L’Afrique en partenariat avec elle-même et avec le monde extérieur - pour accélérer le rythme de sa transformation et l’approfondir. Je voudrais axer mon intervention sur cinq points aujourd’hui.

  • Premièrement, évoquer l’image d’une Afrique dynamique et résiliente.
  •  Deuxièmement, évoquer l’image d’une Banque africaine de développement dynamique et résiliente.
  • Troisièmement, présenter les problèmes qui subsistent en Afrique - personne ne nie qu’il s’agit d'énormes défis à relever.
  • Quatrièmement, présenter la manière dont nous entendons les relever : conjuguer nos efforts pour la réalisation des Top 5 ....
  • Cinquièmement, évoquer les liens entre les personnes, les organisations, les pays réunis dans cette salle.

Tout simplement, nous ne pouvons pas réaliser la transformation économique et sociale en Afrique sans vous. Vous êtes déjà nos plus grands champions et avocats. Et en 2016, au moment de reconstituer les ressources de notre Fonds africain de développement qui octroie des prêts concessionnels et des dons aux pays les plus pauvres d'Afrique, nous comptons plus que jamais sur vous.

Bonne nouvelle – L’Afrique

Excellences, l'Afrique est en effet résiliente et dynamique. Elle est dans une dynamique de croissance depuis le début de ce siècle et vous connaissez les facteurs qui ont contribué à cette croissance:

  • Amélioration de la stabilité politique.
  • Solidité accrue de la politique macroéconomique et budgétaire
  • Augmentation de l'investissement du secteur public, en particulier dans les infrastructures.
  • Augmentation de la consommation privée.
  • Amélioration de la gouvernance du secteur public.
  • Amélioration des termes de l'échange, stimulés principalement par une augmentation soutenue des prix des produits de base.
  • Partenariats prospères avec les économies émergentes, notamment des pays d’Asie et d’Amérique latine.

Si l’on tient compte de  tous ces facteurs, on s’aperçoit qu’ils ont élargi l’espace de la politique économique, renforcé la capacité du continent à résister aux chocs, et aidé à maintenir les taux de croissance à des niveaux record. Nous pouvons en être fiers. Les résultats sont là pour en témoigner. En 2015, le taux de croissance moyen de  l’Afrique était estimé à 3,4 % - ce qui la place juste derrière l’Asie et loin devant l’Europe et les pays plus riches. Un fait nouveau est que la demande intérieure devient de plus en plus un moteur important de croissance sur le continent, avec une contribution de 3 % à cette croissance de 3,4 %.  La croissance induite de l’intérieur contrebalance la baisse des échanges extérieurs découlant de la chute des prix des produits de base, des cours du pétrole en particulier. Cette croissance impulsée de l’intérieur ne peut qu’être bénéfique à l’Afrique. De même, le continent puise les forces de sa résilience en son sein : prenons à titre d’exemple la performance de 2015 de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone – trois pays touchés par la crise d’Ebola. Par ailleurs, les prévisions sont bonnes : la croissance devrait s’accélérer et s’établir 4,4 % en 2016, et pourrait s’amplifier davantage et atteindre 5 % en 2017. Il est vrai que l’Afrique est confrontée à quelques défis, mais les économies africaines ne se désagrègent  pas. Elles sont résilientes.

 

Bonne nouvelle – la Banque africaine de développement

Excellences, l’Afrique est servie par une Banque africaine de développement résiliente et dynamique. Cette institution se porte bien. En dépit de ce qui aurait pu être une source d’incertitude,  notamment le retour à son siège l’année dernière, elle est effectivement parvenue à dépasser ses objectifs de prêt – en réalisant un volume de 120 %. Ce chiffre tient compte des 160 % réalisés pour les prêts du secteur public. Nous avons également atteint 90 % de notre objectif de financement du FAD pour l’année. 

Le montant cumulé des prêts et dons du Groupe de la Banque, pour l’année, s’est élevé à 9 milliards de dollars, contre 7,1 milliards de dollars en 2014, soit une hausse de 26 %. La BAD a représenté 85 % du total, un pourcentage qui s’explique en partie par la manière dont nous avons ouvert ce guichet à des pays FAD de l’Afrique subsaharienne nouvellement éligibles. Certes, il s’agit là d’un signe manifeste de progrès, mais également d’une marque de confiance. Dans le même temps, le guichet du FAD s’est également très bien tenu. Plus de la moitié des approbations du Groupe de la Banque ont été consacrées à l’infrastructure, dont 30 %  aux transports et 15 % à l’énergie.  Sur cette toile de fond, la notation AAA de la Banque a été reconduite par l’ensemble des agences de notation en 2015. Elles ont évoqué notre solidité financière intrinsèque, notre gestion financière prudente, nos politiques de liquidité saines et le très ferme soutien que nous apportent nos actionnaires. Grâce à une si bonne notation, la Banque a pu et pourra emprunter sur les marchés des capitaux aux conditions les plus compétitives. Les avantages découlant du coût peu élevé de nos emprunts sont répercutés sur les pays membres régionaux.    

Nous avons également conclu un accord avec la BIRD et la Banque interaméricaine de développement pour l’échange d’expositions au risque souverain, qui permettra d’optimiser globalement la capacité de prêt des banques multilatérales de développement. C’est un exemple tangible de la collaboration accrue entre BMD, dans la recherche de voies et moyens  ingénieux pour renforcer l’impact sur le développement. En particulier, cet échange permettra de réduire l'exposition moyenne de la Banque dans chaque pays membre régional (PMR), de diminuer le niveau de risque auquel le portefeuille de la Banque est exposé et d’offrir plus d’espace à un plus grand nombre d'emprunteurs. Dans  ce contexte, la Banque s’emploie à se décentraliser davantage – pour amener son personnel à se rapprocher de nos projets et des populations qu’il sert. Excellences, il ne fait aucun doute que vous avez misé sur les bons chevaux – une Afrique dynamique et résiliente et une Banque africaine de développement dynamique et résiliente. 

Les défis de l’Afrique – de l’extérieur et de l’intérieur

Est-ce que cela signifie que tout est rose et que nous avons accompli notre travail collectif ? Certainement pas. Un de nos principaux produits à la Banque est le savoir – il est le précurseur de nos opérations. Notre savoir nous dit que l’Afrique connait actuellement et connaitra à l’avenir des vents défavorables. La croissance du continent est encore inférieure à la cible minimale de 7 % qui permettra de faire reculer la pauvreté de manière définitive et irréversible. Le cycle haussier des prix des produits de base, qui a duré une décennie, a pris fin. Des incohérences stratégiques et des politiques budgétaires laxistes subsistent. Le ralentissement en Chine et dans d’autres économies émergentes nous touche, surtout nos pays exportateurs nets de produits de base. Une nouvelle hausse des taux d’intérêt mondiaux pourrait provoquer une fuite des capitaux de l’Afrique vers des économies émergentes.    

Les déséquilibres macroéconomiques pourraient limiter l’accès de pays africains aux marchés des capitaux internationaux qui, pour certains, ont été la principale source de financement des projets d’infrastructure publics. Des taux d’intérêt mondiaux élevés pourraient également accroître le coût de la dette extérieure et affaiblir les monnaies africaines. Nous ne pouvons pas recourir à des politiques ayant des effets de distorsion pour stabiliser les taux de change, en tirant sur les réserves extérieures ou en introduisant des contrôles administratifs pour limiter les sorties de devises. Ce sont là les conditions économiques extérieures défavorables. Et puis il y a la montée de groupes d'extrémistes dans certaines parties de l'Afrique, en particulier dans la Corne de l'Afrique et au Sahel, qui a mis un frein à la croissance économique.

La réponse de la Banque & du continent face aux défis – Le «Top 5» ou les 5 grandes priorités

Excellences, je vous présente la vision en cinq points de ma présidence, qui s’appuie sur la Stratégie décennale de la Banque. Il m’est facile de les énumérer et il vous sera facile de les retenir. Toutefois, il nous faudra mutualiser nos efforts pour les réaliser. Mes 5 grandes priorités se déclinent comme suit :

  • ÉCLAIRER ET ALIMENTER L’AFRIQUE EN ENERGIE.
  • NOURRIR L’AFRIQUE.
  • INDUSTRIALISER L’AFRIQUE.
  • INTÉGRER L’AFRIQUE.
  • AMÉLIORER LA QUALITÉ DE VIE DES POPULATIONS AFRICAINES.

Ces priorités, Excellences, sont pour nous des tâches collectives. Je les ai présentées aux Chefs d’État et de gouvernement au Sommet de l’UA tenu il y a de cela 15 jours à Addis-Abeba et ils les ont entérinées. Permettez-moi de dire quelques mots sur chacune de nos cinq grandes priorités.

  • ÉCLAIRER ET ALIMENTER L’AFRIQUE EN ENERGIE. Vous avez certainement lu quelque chose sur le lancement du Nouveau pacte pour l’énergie en Afrique, et du Partenariat transformateur pour l’énergie qui l’accompagne. Notre objectif est de parvenir à l'accès universel à l'énergie en Afrique en 2025 grâce à la production de 160 gigawatts comme nouvelle capacité énergétique. Nous allons investir 12 milliards de dollars dans l'énergie au cours des cinq prochaines années, et chercher à mobiliser 50 millions de dollars auprès de sources publiques et privées sur la même période.
  • NOURRIR L’AFRIQUE. Notre objectif est de faire en sorte que l’Afrique soit autosuffisante sur le plan alimentaire en passant d’une agriculture de subsistance à une agriculture qui crée des emplois, de la richesse et de la croissance.
  • INDUSTRIALISER L’AFRIQUE. Notre objectif est de diversifier nos économies, de réduire notre dépendance à l’égard des produits de base et de créer de véritables industries. Nous allons augmenter ainsi la valeur ajoutée de nos produits manufacturés, accroitre la part de secteur manufacturier dans notre PIB ainsi que celle des exportations de nos marchandises dans le volume total des exportations.
  • INTÉGRER L’AFRIQUE. Nous voulons accroître de manière significative les échanges intra-africains qui représentent actuellement 12 %, en faisant des investissements importants dans les infrastructures régionales de grande qualité, en particulier dans les voies ferrées, les routes transnationales, les interconnexions électriques, l’information et les communications, le transport aérien et maritime.
  • AMÉLIORER LA QUALITÉ DE VIE DES POPULATIONS AFRICAINES.  Nous avons pour objectif de mettre sur pied des programmes de formation professionnelle et de création d’emplois pour les Africains, notamment  pour les jeunes afin qu’ils ne se lancent pas dans la périlleuse traversée de la Méditerranée pour se rendre en Europe. Nous lancerons  à cet égard, l’Initiative pour l’emploi des jeunes en Afrique afin de créer des emplois pour les jeunes du monde rural par le biais de l’agriculture et de développer des zones de développement de compétences afin d’établir un lien entre les pôles industriels et les jeunes diplômés. Ces jeunes seront appuyés par des incubateurs d’entreprises et des facilités de financements pour développer leurs affaires. Nous pensons que l’Initiative peut toucher plus de 50 millions de jeunes sur une période de 10 ans et stimuler la création de 25 millions d’emplois. Cette initiative permettra, de notre point de vue, d’injecter plus de 30 milliards de dollars US dans les économies africaines.

Partenariat de la Banque – la 14e reconstitution des ressources du Fonds africain de développement

Le Fonds africain de développement (FAD) a pour objectif d’éradiquer l’extrême pauvreté grâce, d’une part, à la promotion du développement économique et social et, d’autre part, à l’intégration régionale.  Le Fonds a décaissé plus 40 milliards de dollars US en 44 ans d’existence et 40 pays ont bénéficié de prêts concessionnels et de dons. Nous estimons que, grâce aux interventions de la Banque et du Fonds, 14 millions d’Africains ont accédé pour la première fois à l’eau et à l’assainissement ou eu un meilleur accès à ces services, au cours des 10 années écoulées

Nous avons fourni 280 000 millions de m3 d’eau par jour. Dix-neuf  (19) millions d’Africains ont été raccordés pour la première fois au réseau électrique. Nous avons contribué à produire 2 500 Mégawatts d’électricité supplémentaires. Cinquante-trois (53) millions d’Africains ont eu un meilleur accès au transport et nous avons construit 34 500 km de route -  plus de 4 fois la distance entre le Maroc et l’Afrique du Sud- et 85 millions d’Africains ont bénéficié de meilleurs services de santé.

En septembre 2013, les pays donateurs ont démontré qu’ils soutenaient fermement le Fonds lors de la 13e reconstitution de ses ressources, avec des contributions chiffrées à près de 5,3 milliards de dollars US. Ils l'ont fait dans un contexte marqué par des difficultés financières – c’était un vote de confiance et l’expression de leur volonté de poursuivre l’œuvre de transformation de l'Afrique. A la fin décembre 2015, nos approbations dépassaient ce montant de plus de 3,1 milliards de dollars.

Le mois prochain, nous allons nous réunir ici à Abidjan pour la première réunion de la quatorzième reconstitution des ressources du FAD. Nous sommes les premiers à reconnaître que nos pays donateurs restent confrontés à des difficultés. Et les pays donateurs sont aussi les premiers à reconnaître que nous devons achever le processus de transformation de l'Afrique. La Banque présentera ses résultats, et une fois encore, elle fera valoir ses arguments en faveur d’un nouveau cycle de financement du FAD.

Excellences, Messieurs les chefs de missions diplomatiques, vous êtes les représentants des pays donateurs et des pays bénéficiaires du FAD. Nous avons particulièrement besoin de vous pour défendre la cause d’une solide reconstitution des ressources. Partout où vous allez, je vous exhorte à parler en notre nom à tous ceux que vous rencontrerez.

En guise de conclusion, je me permettrai simplement de réitérer les cinq principaux arguments de ce discours.

  • Premièrement, l'Afrique est résiliente et dynamique.
  • Deuxièmement, la Banque africaine de développement est résiliente et dynamique
  • Troisièmement, l'Afrique fait face à d'énormes défis - de l'extérieur, certes, mais surtout de l'intérieur, notamment dans les fondamentaux de la transformation économique qui ne sont toujours pas encore bien en place.
  • Quatrièmement, nous avons un plan pour y faire face : le Top 5
  • Et cinquièmement, pour mettre en œuvre ces plans ... la Banque jouera son rôle, les gouvernements africains joueront leur rôle, le secteur privé jouera son rôle ... et vous, nos gouvernements partenaires et nos organisations partenaires à travers le monde, jouerez votre rôle.

En vous demandant aujourd’hui de nous apporter continuellement votre appui, je voudrais vous remercier tous et vous souhaiter beaucoup de succès en 2016.

Je vous remercie.