Le développement durable : La perspective africaine pour Rio+20 - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

06/07/2011
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Évènement: Groupe parlementaire CDU/CSU

L’Allemagne joue un rôle important à la Banque; elle est actuellement le troisième partenaire non africain de la Banque africaine de développement et le deuxième plus grand contributeur à son guichet concessionnel : le Fonds africain de développement. De plus, l’Allemagne est à l’origine d’une initiative majeure que nous accueillons à la Banque “La finance au service de l’Afrique”, issue du Sommet du G8 à Heiligendamm.

Tout a été dit. Vingt ans après la première conférence de Rio, un autre "Sommet planète Terre” se tiendra en juin de l’année prochaine à Rio. Au Sommet de Rio I, tous les pays se sont engagés à "pourvoir aux besoins du temps présent sans compromettre la possibilité pour les générations futures de subvenir à leurs besoins."

L’objectif de Rio II est d’évaluer les efforts accomplis, ainsi que de réaffirmer l’engagement de bâtir une économie verte et de venir à bout de la pauvreté.

Aucun autre continent n’a autant d’enjeux à défendre, parce que :

  • L’Afrique est le continent le plus menacé, le plus vulnérable face aux atteintes à l’environnement ;
  • C’est la région du monde où la pauvreté et la dégradation de l’environnement sont étroitement liées ;
  • Nous sommes mal préparés à faire face à l’impact du changement climatique, qu’il s’agisse de violentes tempêtes, d’inondations et d’épidémies, d’aléas climatiques ou de désertification, etc.

Bref, nous sommes vulnérables parce que les économies et les moyens de subsistance sont encore très étroitement tributaires des ressources naturelles que sont les ressources pédologiques, hydrauliques, maritimes ou forestières.

L’Afrique compte aujourd’hui un milliard d’habitants – et passera à deux milliards en 2050. A l’époque de Rio I seulement 28% des Africains vivaient en zones urbaines. Aujourd’hui, ils sont  40% en moyenne et, dans certains pays, près de 50%.

Notre continent se caractérise par une urbanisation rapide et une croissance démographique galopante. Défi à relever mais aussi chance à saisir. Le défi consiste à fournir des moyens de subsistance à la population, à combattre la pauvreté – en tirant parti, de manière durable, des possibilités qui s’offrent dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, de l’alimentation et de l’assainissement. La chance à saisir, ce sont les nombreuses perspectives ouvertes par  l’économie verte, à condition que les règles soient les mêmes pour tout le monde et que nous les Africains soyons pleinement associés à ce processus d’industrialisation.

Rio1 a pour ainsi dire engendré le Protocole de Kyoto. Nous espérons qu’après Durban COP17, le paysage post-2012 nous apparaîtra plus clairement. On dit souvent que la responsabilité de l’Afrique dans les émissions de gaz à effet de serre est négligeable, tandis que l’impact de ces émissions est considérable. Il n’est pas exagéré de dire que le changement climatique et les préjudices environnementaux qui en résultent sont l’une des graves menaces qui pèsent sur nos réalisations et sur notre sécurité économique. Si nous ne faisons rien, 100 millions d’Africains se retrouverons sous le seuil de pauvreté dans les deux prochaines décennies.

Permettez-moi de citer le cas du Bassin du Congo, où vivent quelque 145 millions de personnes, dont pratiquement la moitié subsiste avec moins d’un dollar par jour. Ce bassin abrite par ailleurs 80% des espèces endémiques, source considérable de biodiversité. Or, depuis  Rio I, une superficie égale à la taille de la Finlande a disparu du fait des activités humaines que sont la culture sur brûlis, l’exploitation forestière et la production de charbon de bois.

En outre, d’après mes collaborateurs, les émissions produites par ces activités équivalent aux émissions annuelles attribuées aux avions et aux bateaux.

Entre Copenhague et Cancun, les progrès ont été constants mais extrêmement lents. Nous sommes fiers que la COP17 se tienne à Durban en Afrique. La feuille de route qui fixe le niveau des émissions à des niveaux établis scientifiquement est indispensable pour tous, aussi bien pour les pays à faible revenu – et pour lutter contre la pauvreté en Afrique – que pour l’humanité tout entière.

Nous devons tout mettre en œuvre pour que Durban et Rio+20 créent l’impulsion nécessaire; en particulier pour que la COP17 puisse débloquer les mécanismes de financement – le Fonds pour le climat dont la création a été convenue à Cancun. Vous vous rappellerez probablement que l’Afrique a été mal desservie par les mécanismes du protocole de Kyoto, puisque le continent n’avait accès qu’à12% maximum des ressources disponibles et le fonds d’adaptation n’a pas fonctionné aussi bien que prévu. C’est pourquoi nous souhaitons vivement voir adopter le Fonds pour le climat, mais avec une structure de gouvernance dotée de mécanismes qui soient plus accessibles à l’Afrique.  

J’ai eu le privilège de siéger au Groupe consultatif de haut niveau des Nations Unies sur le financement de la lutte contre les changements climatiques. Nous sommes parvenus à la conclusion qu’il était techniquement faisable, sous réserve de volonté politique, de recueillir 100 milliards de dollars à cette fin, essentiellement auprès de sources privées et des marchés du carbone. A l’instar d’autres institutions, la BAD collabore étroitement avec la Commission chargée de la transition du secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies contre les changements climatiques, dont nous appuyons les travaux.

Protéger l’environnement, combattre le changement climatique, passer à une économie sobre en carbone, c’est la responsabilité commune de toute l’humanité. Pour commune qu’elle soit, cette responsabilité est différenciée. S’agissant de protéger l’environnement, de préserver la planète pour les générations futures, les pays développés devront s’engager à s’acquitter des écrasantes responsabilités qui leur incombent en matière de protection de l’environnement, de réduction des émissions, d’adaptation, de transfert de technologie et de financement.

A l’époque de Rio I, la situation économique et les conditions sociales en Afrique étaient difficiles, l’expression « afro-pessimisme » a même été créée dans ces années-là, pour décrire l’aggravation de la pauvreté, le poids des maladies, le fardeau de la dette, les déséquilibres macroéconomiques, etc.

Au moment où se tient Rio 2, si tout n’est pas rose, le paysage est quelque peu différent. Même si le bilan demeure mitigé, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’au cours de la décennie écoulée l’Afrique a fait des progrès fulgurants, les plus spectaculaires de ces 50 dernières années. On va même jusqu’à parler de « l’heure de l’Afrique », de « miracle africain ».

A l’exception de l’Afrique du Nord, qui connaît des perturbations économiques temporaires du fait de la révolution, le reste du continent enregistrera une croissance moyenne de 5,6% - une douzaine de pays dépasseront les 7% et quelques pays connaitront une croissance à deux chiffres. L’année prochaine, sauf revers majeur dans l’économie mondiale, la croissance des  économies africaines atteindra 6,5% en moyenne.

Nous sommes pleinement conscients que nous venons de loin, que la population continue de s’accroître et qu’il faudra du temps pour que la croissance ait un impact sur la pauvreté et sur l’amélioration durable du revenu réel par habitant. Mais personne ne conteste plus que,  depuis 2000, une nouvelle dynamique économique est à l’œuvre en Afrique, que même la récente crise financière et la crise alimentaire n’ont pas réussi à gripper totalement. L'Afrique d'aujourd'hui aspire au commerce et aux investissements, ainsi qu’à une meilleure gestion de ses ressources naturelles.

Cela dit, des risques et des menaces planent sur l’économie mondiale: la volatilité des prix des denrées alimentaires, les troubles politiques internes, etc.

Par ailleurs, les peuples d’Afrique ne veulent pas seulement une croissance forte qui fasse la une des journaux, ils veulent une croissance qui soit inclusive, solide et durable.

Le printemps arabe nous enseigne qu’une croissance économique qui n’est pas étayée par des institutions fortes, une gouvernance robuste et des libertés plus larges est vouée à l’échec, surtout si elle ne tend pas à atténuer les inégalités et les disparités, entre ville et campagne, entre hommes et femmes, entre confessions différentes, et ne gère pas la diversité et l’exclusion politique.

Notre dynamisme économique tient en grande partie à une combinaison de facteurs internes et externes :

  • Une économie mondiale favorable et une forte demande pour nos produits de base ;
  • Les effets combinés des réformes économiques et d’une bien meilleure intendance économique ;
  • Le rôle accru du secteur privé encouragé par un État qui crée les conditions propices ;
  • Moins de conflits et d’États fragiles ; et
  • Une intégration économique croissante.

Voici les domaines prioritaires des opérations de la Banque africaine de développement,  première institution financière de développement de l’Afrique:

  • L’intégration économique en vue de la diversité politique et économique et de la stabilisation ;
  • Le développement du secteur privé créateur de richesse ;
  • Les infrastructures pour promouvoir le commerce, la baisse des coûts de création d’entreprises ;
  • La promotion de la gouvernance et des institutions pour atténuer
  • les risques ;
  • L’appui aux États fragiles et aux États qui sortent de conflits, pour endiguer les risques de propagation.

Lors de la récente crise financière, la Banque a joué un rôle anticyclique pour atténuer les chocs et, pour ce faire, nous avons reçu le soutien des autorités allemandes par le biais du BMZ et des institutions sœurs d’Allemagne dont la KfW.

À mesure que le COP17 à Durban et Rio+20 se rapprochent, nous cherchons à consolider nos acquis, à diminuer notre vulnérabilité. Nous sommes tout à fait conscients que notre  économie demeure fortement tributaire des ressources naturelles – lesquelles sont épuisables. C’est d’ailleurs ce qui a amené à parler de la « malédiction » des ressources, qui a parfois causé des guerres.

Le paradoxe d’un continent qui recèle 60% des réserves mondiales de cobalt, 31% des réserves de bauxite et 60% des terres arables encore non exploitées ; d’un continent qui dispose d’un potentiel considérable de sources d’énergies renouvelables (hydraulique, géothermique, éolienne et solaire) mais dont la capacité énergétique est inférieure à celle de l’Espagne et dont les trois-quarts de la population n’ont pas accès à l’énergie.

En nous penchant sur ces questions, nous reconnaissons que l’utilisation intensive du carbone à laquelle se livrent les pays riches n’est pas soutenable pour notre planète. Notre relatif sous-développement nous offre probablement une chance de nous lancer dans l’économie verte. Mais cela exige un partenariat durable aux niveaux tant public que privé. La croissance verte crée d’énormes débouchés dans l’agriculture, l’énergie, les infrastructures, les eaux, l’assainissement, mais elle nécessite un investissement initial considérable, qui ne génère des bénéfices que des années plus tard. C’est une chance que nous souhaitons saisir, et je suis sûr que M. Davies ne manquera pas de vous parler de l’Initiative sud-africaine en faveur des énergies renouvelables.

Pour les pays à faible revenu, l’économie verte n’est pas une question de « tout ou rien ». Ces pays veulent que l’économie verte leur ouvre de nouvelles perspectives sans toutefois leur fermer les portes menant à la croissance. L’économie verte doit être contextualisée car, dans le monde inégal qui est le nôtre, il ne faudrait pas que les pays à faible revenu constatent qu’ils se sont privés de toute possibilité de retraite, en « tirant l’échelle ».

Il y a une semaine à Malabo, le Sommet de l’Union africaine s’est penchée sur l’autonomisation de la jeunesse de l’Afrique et sur Rio+20 et Durban. Ils ont évoqué la nécessité d’adapter le financement et le REDD++, qui doivent être inscrit dans un programme d’action propre à redonner espoir et à ouvrir des perspectives nouvelles.

Comme vous pouvez le voir, cela correspond parfaitement à la discussion que nous avons ici aujourd’hui. La Banque africaine de développement est pleinement engagée à financer de grands programmes portant sur les énergies renouvelables, l’adaptation, le Lac Tchad, le Lac Victoria et bien d’autres, de même qu’en sa qualité d’hôte du Fonds pour la protection des forêts du Bassin du Congo.

Aujourd’hui je vous ai parlé de l’Afrique comme s’il s’agissait d’une seule entité. Or, notre continent compte 53 pays, qui seront  54 à partir du 9 juillet. Nous sommes un continent divers et les conditions diffèrent d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre. Mais nous partageons un destin commun.

Comme vous, ici en Europe, nous œuvrons chaque jour en faveur de la  grande intégration économique, pour les mêmes raisons politiques, économiques que celles qui ont présidé à l'intégration européenne. Pensez à ce qu’un continent prospère d'un milliard de jeunes rapporte au commerce mondial, en termes d’investissements, d’emplois, en particulier lorsqu’ils concernent l'économie verte.

Permettez-moi de conclure en vous remerciant tous de l’occasion qui m’a été donnée de m’adresser à vous.

Merci de votre amiable attention.