Pérenniser la croissance économique en Afrique : Les défis de l’inclusion et du financement des infrastructures - Le président de la BAD Donald Kaberuka

22/08/2013
Share |

Évènement : Symposium de l’ABCA sur l’inclusion financière en Afrique : Les défis des innovations financières pour la politique monétaire et la stabilité du système financier.

J’aimerais vous dire combien je me sens honoré d’avoir été invité à m’exprimer devant vous ici, ce soir, dans cette merveilleuse île Maurice. C’est la première fois que l’occasion m’est offerte de m’adresser aux Gouverneurs des Banques centrales africaines, et j’en suis ravi.

Je salue votre décision de porter vos efforts sur une question à ce point vitale pour l’Afrique, à ce stade. Je veux parler de tout le contexte des politiques inclusives, dont l’« inclusion financière » est un volet fondamental. Nous étudierons avec soin vos recommandations, afin de déterminer dans quel domaine la Banque africaine de développement peut jouer un rôle.

Alors que nous nous réunissons ici, à Maurice, un débat houleux se poursuit sur la soi-disant « réelle décélération ». La proposition selon laquelle les grands marchés émergents – les BRIC qui ont été les moteurs de la croissance – ont fini par s’essouffler. En effet, le magazine The Economist anime en ce moment même un débat intitulé « Les économies des BRIC. La période la plus rapide de la croissance des marchés émergents est-elle derrière nous ? » Je ne vous propose pas, ici, d’entrer dans ce débat ; même si je sais fort bien que les économistes distingués que vous êtes ont certainement leur point de vue sur la question.

Pour ma part, je rentre du Sommet des BRIC qui se tenait à Johannesburg. Et mon impression est que le dynamisme du groupe, mais aussi son réalisme, demeurent. Comme on le dit familièrement, « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », ce qui n’est tout de même pas la même chose que « la croissance s’est arrêtée ».

Les chiffres économiques très encourageants que nous avons observés sur les grands marchés émergents ces vingt dernières années ont transformé le paysage économique mondial. Le super cycle des matières premières pourrait bien décoller, mais il n’influe guère que sur la vitesse, et non sur la nature du changement.

Quoi qu’il en soit, il y a un problème que nous connaissons tous très bien. À savoir, « le piège des pays à revenu intermédiaire ». C’est un problème qui touche les grands marchés émergents. Nous devons, quant à nous, apprendre à maîtriser les dimensions de qualité et de pérennisation de la croissance, lesquelles, nous le savons, englobent l’inclusion et l’innovation. Cela se vérifie pour le piège des grands marchés émergents, pour nous, en Afrique.

Je tiens à saluer vos efforts dans ce domaine, parce que c’est dans le secteur financier que sont apparus les premiers signes encourageants en matière d’inclusion et d’innovation. Dans ce processus, vous, en tant que gouverneurs des banques centrales africaines, jouez un rôle de premier plan non seulement pour la stabilité macroéconomique et du système financier, mais aussi pour la croissance durable.

Ces questions d’inclusion et de qualité de la croissance sont celles qui, à terme, détermineront le futur de la croissance en Afrique. Deux autres facteurs seront également déterminants.

Premièrement : la gestion de nos ressources naturelles à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Nous avons discerné ce modèle à l’occasion de nos Assemblées générales à Marrakech, et je n’oublierai pas de revenir sur la question aujourd’hui. Les enjeux sont bien connus. Contentons-nous de dire aujourd’hui qu’à l’issue de ce débat à Marrakech et de l’intérêt qu’a suscité la question au dernier sommet du G8 à Londres, j’ai décidé de mettre en place un Centre africain des ressources naturelles, dont l’objet sera de faire avancer nos efforts sur cette question.

Deuxièmement : les infrastructures. C’est là que se trouve le véritable « piège » pour la pérennisation de la croissance en Afrique. Si aucun progrès n’est réalisé pour combler le déficit, il ne sera pas possible de maintenir l’élan économique actuel.

J’ai pleinement connaissance de tous les travaux déjà en cours. De nombreux pays ont commencé à exploiter leurs propres ressources naturelles, les marchés de capitaux, les recettes intérieures et, bien sûr, à solliciter les institutions financières internationales en vue d’encourager les investissements dans les infrastructures. Nous-mêmes, à la BAD, avec un portefeuille actif de quelque 25 milliards de dollars – dont 60 % portent sur l’infrastructure – sommes déterminés à en faire plus.

Déficit des infrastructures

Je suis ici, aujourd’hui, pour vous faire part de mon inquiétude concernant les modèles classiques de pratique des affaires, qui ont atteint leurs limites. Avec une croissance économique située à 5 % et plus, le déficit des infrastructures finit par peser sur ce potentiel. Rares sont les pays qui ont été capables de maintenir une croissance de 7 % et plus du PIB dans le monde, sans avoir procédé à des investissements considérables dans l’infrastructure.

Nous avons abordé ces questions à Marrakech. Le problème ne se limite pas à l’Afrique. Il y a une génération seulement, les conditions dans certains pays asiatiques étaient quasiment les mêmes que celles de nombreux pays d’Afrique aujourd’hui. Nous construisons des routes, des réseaux hydrauliques, des réseaux TIC et des réseaux électriques en Afrique, mais nous allons trop lentement.

Ce sont les infrastructures inadaptées qui freinent la croissance économique d’au moins 2 points de pourcentage par an, partout sur le continent, et qui réduisent la productivité du secteur privé d’au moins 40 %. Il en résulte une perte de PIB de 40 milliards de dollars par an.

Accélérer l’exécution

Alors, quelles sont les prochaines étapes ? Vous vous souviendrez que dans la Déclaration 2012 sur le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique, les chefs d’État africains avaient sollicité des solutions novatrices pour accélérer la construction d’infrastructures en Afrique, sachant en particulier que les sources publiques, y compris l’aide publique au développement, ne suffisaient pas à elles seules à combler les déficits de financement dans l’infrastructure. Comme nous en avons traité à Marrakech, il est temps que l’Afrique cesse d’être tributaire des autres. Il est temps pour nous de prendre en main notre propre développement.

Afrique50

Je suis ici, aujourd’hui, pour vous faire part du chemin parcouru concernant le nouvel instrument de la Banque africaine de développement pour la construction d’infrastructures que vous connaissez déjà. Je veux parler du Fonds « Afrique50».

Il s’agit d’un fonds mis en place pour identifier et financer des projets d’infrastructure bancables, bénéficiant de l’appui des investisseurs institutionnels, des fonds de pension et des compagnies d’assurance en Afrique, ainsi que du secteur financier public et privé international. Cet instrument consistera à mobiliser des fonds privés pour intensifier la vitesse de construction des infrastructures en Afrique, et ainsi créer une nouvelle plateforme pour la croissance dans le pays.

Nous savons que pour accroître la vitesse de construction des infrastructures en Afrique, il nous faut accélérer le rythme de préparation des projets et leur développement. Nous savons aussi qu’il nous faut utiliser des outils financiers spécialisés pour nous atteler aux défis particuliers du marché.

Afrique50 a été conçu pour répondre à ces besoins. L’objectif crucial est de réduire les délais entre la naissance d’une idée de projet et le bouclage financier de celui-ci, de sept ans en moyenne aujourd’hui, à moins de trois ans. Ceci afin de générer une masse critique d’infrastructures en Afrique, à court et moyen terme.

Afrique50 est le résultat de l’expérience et de l’innovation. En s’intéressant à des projets nationaux et régionaux à impact élevé dans les secteurs de l’énergie, des transports, des TIC et de l’eau, Afrique50 facilitera la mise en œuvre de projets nationaux et régionaux fondamentaux, capables de générer une forte croissance et de mettre fin à la pauvreté sur l’ensemble du continent.

Afrique50 financera de nouvelles routes et autoroutes, qui à leur tour feront gagner du temps aux producteurs qui souhaitent amener leurs produits sur les marchés environnants et au-delà, les reliant ainsi à la chaîne de valeur mondiale.

Afrique50 financera des réseaux de production, de transmission et de distribution d’électricité, de sorte que les entreprises puissent prospérer au lieu de subir des pannes de courant chroniques qui les empêchent de faire des profits.

Afrique50 financera de nouveaux systèmes hydrauliques et d’assainissement de l’eau, afin que les populations puissent mener des vies plus saines et se consacrer aux moyens les plus novateurs de contribuer de façon proactive à la croissance de nos économies.

Afrique50 financera les technologies de l’information et des communications pour les maisons, les écoles, les entreprises et les gouvernements, afin de sortir l’Afrique de l’isolement et de nous connecter au reste du monde.

Comme je l’ai déjà indiqué, je crois que les banques centrales auront un rôle majeur à jouer dans les limites de leurs directives et mandats en matière d’investissements. Nous avons pleinement conscience des besoins spéciaux et des contraintes des banques centrales. Nous aimerions nous atteler à ces questions avec vous.

À ce jour, nous avons mis au point une stratégie de mise en œuvre, établi un plan de travail et un échéancier, et mis sur pied une équipe transactionnelle chevronnée pour veiller à la mise en place du nouveau véhicule. Nous avons également bénéficié d’un soutien général en Afrique, mais aussi hors de l’Afrique. Et j’ai par exemple entendu ceci : « Préparons rapidement le terrain; établissons la preuve que cette idée est viable. »

Tout en œuvrant à l’atteinte de notre objectif en matière de développement des infrastructures, Afrique50 respectera les principes commerciaux, mobilisant les épargnes et le capital africains et générant un rendement commercial pour les investisseurs. C’est avec plaisir que je vous annonce aujourd’hui que l’excitation et l’enthousiasme ont atteint des niveaux particulièrement élevés sur le marché.

Trois milliards pour commencer

Pour commencer à débloquer et exécuter les projets d’infrastructure actuels en Afrique, notamment le PDIA, Afrique50 aura besoin d’investissements de capitaux propres à hauteur de 10 milliards de dollars, et ce, afin d’attirer 100 milliards de dollars en capitaux à l’échelle locale et internationale. Pour démarrer les opérations, il conviendra de lever trois milliards de dollars en capital libéré, pour ainsi établir la crédibilité d’Afrique50 auprès des gouvernements, des promoteurs privés et des marchés financiers.

L’axe central de la Stratégie Afrique50 est l’appropriation du capital-risque par l’Afrique. Au cours des semaines à venir, mon équipe et moi-même nous efforcerons de vous mobiliser autour des questions telles que le profil risque-rendement, la gouvernance, l’atténuation du risque, etc.

Je suis ici pour solliciter votre appui. Votre participation résonnera comme un signal fort auprès des promoteurs et des financiers du monde entier quant à notre engagement à résorber le goulot d’étranglement sur le front des infrastructures en Afrique, et ce, selon un procédé décisif et commercialement viable.

Alors que les membres du G20 s’apprêtent à se réunir à Saint-Pétersbourg au cours des prochains jours, l’objet du débat sera de relancer la croissance économique mondiale pour des pays comme les membres du G8 : comment procéder aux réformes structurelles nécessaires pour la croissance.

Pour les pays émergents, la question sera, j’en suis certain : comment stimuler le modèle de consommation intérieure ? Ainsi, la question que nous devons nous poser aujourd’hui est la suivante : quelles sont les priorités absolues aujourd’hui pour l’Afrique ? La réponse, me semble-t-il, est la suivante :

  • Qualité de la croissance, à savoir : principalement, l’inclusion ;
  • Inclusivité de la croissance, à savoir : une gestion judicieuse des ressources naturelles pour transformer cette richesse « héritée » en « véritable » corne d’abondance ;
  • Éviter le piège du déficit des infrastructures, d’où la nécessité d’élaborer : un nouveau cadre de financement, un nouveau modèle opérationnel.

Soyons onc réalistes : notre objectif ultime est, bien sûr, l’industrialisation, l’interaction avec les chaînes de valeur mondiales ; ce qui veut dire qu’il nous faut déverrouiller le marché africain intérieur en améliorant les infrastructures, en facilitant les échanges, le libre mouvement des biens, des personnes et du capital.

Je sais qu’en pareille compagnie je prêche des convaincus ; je conclurai donc sur ces mots : il est temps de nous y mettre.

Je vous remercie de m’avoir invité.