« La BAD pourrait jouer un rôle catalytique et accompagner ses pays membres régionaux dans la mise en œuvre des ODD » - Entretien avec Issa Faye, Manager au département de la Recherche de la BAD

05/11/2015
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La pauvreté rampante en Afrique, un fléau largement débattu à la Conférence économique africaine (AEC) à Kinshasa – «que le continent ne se contentera pas de gérer, mais d’éradiquer,» selon le président de la BAD, Akinwumi Adesina. Toutefois, de quelle manière et avec quels moyens l’attaquer? Les attentes sont grandes… Peu avant l’ouverture de l’AEC, Issa Faye, manager au département de la recherche, nous livre la piste que veut emprunter l’institution panafricaine, la BAD. 

Question : Quelle est la particularité de cette 10e édition de la conférence économique, qui traitera de la pauvreté et des inégalités dans le continent ? Qu’est-ce qui en est la nouveauté ?

Issa Faye : La particularité de cette édition c’est qu’elle est tombée dans une année charnière consacrant le passage des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) vers l’agenda Post 2015, notamment les objectifs pour le développement durable (ODD). Cela justifie en quelque sorte le thème de cette édition consacrée à « La réduction de la pauvreté et des inégalités dans le cadre de l’agenda pour le développement post 2015 »

Les résultats des précédentes conférences économiques africaines montrent que les économies africaines ont beaucoup progressé, en dépit de quelques défis à relever, notamment la bonne gouvernance, les institutions ainsi que les conflits. Maintenant que nous plaidons pour un développement durable, comment, selon vous, les gouvernements doivent-ils agir différemment, pour éviter la pauvreté rampante ?

Issa Faye : Je suis tenté de dire que les défis auxquels les gouvernements font face ne vont pas changer parce que l’agenda pour le développement a changé. En revanche, il est clair que les gouvernements vont faire face à une plus grande exigence qui les pousserait à adapter leurs stratégies, capacités, procédures en vue d’une mise en œuvre efficace et réussie des objectifs de développement durable (ODD).

Cela nécessiterait, d’une part de consolider les acquis, notamment en ce qui concerne les performances économiques réalisées au cours de la dernière décennie, le renforcement du cadre macroéconomique dans la plupart des pays, la mise en place d’institutions fortes, une plus grande transparence et une bonne gouvernance dans les affaires publiques. Il va également falloir accélérer les programmes de réformes en profondeur pour améliorer l’environnement des affaires, améliorer le stock et la qualité des infrastructures, renforcer le dialogue social et le développement du capital humain. De plus, il faudrait des efforts considérables pour la mobilisation de ressources domestiques et la réduction voire l’élimination des flux financiers illicites, pour ne citer que ces éléments-ci.

Mais d’autre part, cela requerrait aussi un changement d’approche qui consisterait à s’attaquer, si je puis dire, aux racines du mal, notamment aux problèmes fondamentaux qui ralentissent le développement de l’Afrique et ne pas s’arrêter sur les syndromes.  En d’autres termes, les gouvernements devraient déployer des efforts considérables, visant à rendre plus inclusives, les fortes performances réalisées en matière de croissance économique au cours de la dernière décennie, tout en mettant en place les bases d’une transformation structurelle de leurs économies.

A son investiture, le 1er septembre dernier, le président de la BAD, Akinwumi Adesina s’est dit très préoccupé par la pauvreté rampante, «que nous ne devons pas nous contenter de gérer, mais d’éradiquer.» Quelles actions concrètes la Banque peut-elle mener de concert avec les autres organisations, ainsi que les pays membres régionaux, pour atteindre cet objectif ? Autrement dit, comment la BAD va-t-elle s’organiser pour réussir cette mission ?

Issa Faye : Comme l’a si bien exprimé le président Adesina, la Banque va continuer à accompagner les pays membres dans la mise en œuvre des ODD, à travers la mobilisation de ressources financières, mais aussi à travers l’accompagnement qui sera fourni aux pays, qui le souhaiteraient, sous forme d’assistance technique pour renforcer les capacités et les institutions ; mais aussi à travers des conseils en matière de politique. Pour une grande efficacité de ses interventions, la Banque a revu sa politique de crédit et son appétit pour le risque en vue de mieux servir les pays membres régionaux, et organiserait ses activités autour de 5 axes prioritaires que sont :

  • L’électrification de l’Afrique : de manière à fournir de l’énergie à tous et de manière durable. Il s’agirait de tirer profit du rôle de leader de la Banque, de son portefeuille (environ 10 milliards de dollars EU) et de ses réalisations dans le secteur pour mobiliser un financement substantiel pour le secteur de l’énergie. Le Fonds Africa50 pourrait être mis à contribution de manière significative.
  • Faire de l’autosuffisance alimentaire une réalité en Afrique : à travers l’exploitation des potentialités énormes dans le secteur agricole. Il est temps que l’agriculture en Afrique puisse nourrir les populations africaines. Pour ce faire, il faudrait redorer le blason de l’agriculture qui doit être perçue comme un business, la moderniser avec des solutions technologiques et financières, faire avancer les réformes dans le secteur notamment celles ayant trait au foncier et assurer la connectivité entre les zones de production et les marchés
  • L’intégration régionale pour tirer profit des économies d’échelle, promouvoir la diversification à l’échelle régionale et augmenter le niveau du commerce intra-africain à travers la mise en œuvre de grands projets structurants au niveau régional et la poursuite des réformes avec les communautés économiques régionales.
  • L’industrialisation : de manière à faire un saut qualitatif majeur et passer d’une Afrique importatrice de produits alimentaires vers une Afrique exportatrice de produits à haute valeur ajoutée, tout en mettant l’agriculture au centre du processus d’industrialisation.
  • Amélioration des conditions de vie des populations : de manière à réduire les disparités en matière de genre et promouvoir l’éducation des femmes, leur accès aux ressources productives et aux instances de décisions. Un programme de discrimination positive en faveur du financement des femmes est en cours d’élaboration. Il s’agirait aussi d’investir dans l’emploi des jeunes de manière à tirer profit de leurs potentialités, à travers le renforcement de leurs aptitudes et compétences pour soutenir les efforts d’industrialisation et de transformation structurelle, mais aussi à travers le développement de l’entrepreneuriat au niveau des jeunes. Il faudrait aussi aller plus loin et renforcer les investissements dans les secteurs sociaux en vue de soutenir les programmes de nutrition, l’éducation et le développement des compétences, la mise en place de filets de sécurité au niveau social, le développement du capital humain en général, et la création d’emplois.

C’est un programme ambitieux qui requiert d’énormes ressources…

Issa Faye : Bien entendu, pour assurer la réussite de la mise en œuvre des ODD, il faudrait nécessairement mettre en place les conditions idoines.  Lesquelles conditions reposeraient en grande partie sur la mise à disposition de ressources financières et non financières adéquates, y compris le renforcement des capacités, les assistances techniques et les conseils en matière de politique. De manière plus spécifique, la Banque à travers la révision de sa politique de crédit mentionnée tantôt, pourrait jouer un rôle catalytique et mobiliser une quantité plus importante de ressources eu égard à sa notation et à la taille de son bilan. Cela permettrait d’introduire une certaine flexibilité ainsi que des solutions et instruments innovants pour mieux servir les PMRs. Ce qui pourrait inclure, par exemple, le recours au  blending (ndlr, financement mixte), au Fonds Africa50 ou au Partenariat Public Privé pour la préparation et le financement des grands projets d’infrastructure. Il s’agirait également de renforcer l’engagement et rendre plus déterminants les partenariats au niveau global ou régional des partenaires au développement de manière à apporter une assistance plus coordonnée et ciblée à travers des mécanismes de co-financement, tout en essayant tant que faire se peut d’utiliser les systèmes nationaux pour la mise en œuvre. Il serait aussi avisé de mettre en place un cadre robuste de suivi et évaluation de ces interventions de manière à s’assurer que les résultats en matière de développement escomptés seront réalisés.