Le défi de l’intégration régionale et les projets d’infrastructure régionale en Afrique : Le rôle de la BAD - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

01/07/2006
Share |

Evènement : Sommet de l’Union africaine

I. L’évolution de la situation en Afrique et la pertinence de l’intégration régionale

La structure de l’économie mondiale évolue sous nos yeux d’une façon qui était encore inimaginable il y a quinze ans. L’Afrique aussi évolue.

Pour la cinquième année consécutive, les économies des pays africains ont enregistré une croissance moyenne de 5,5 %. En 2006, nous prévoyons une croissance de 7 % au moins pour une douzaine de pays, soit 4 % de plus que l’accroissement démographique.

Bien entendu, nous sommes conscients que cette tendance est inégalement répartie, que la croissance est nettement en deçà de ce qu’il faudrait – à moins qu’elle ne se maintienne durablement – et que, dans certains cas, elle est à double tranchant, en ce sens qu’elle ne se traduit pas en proportion par des créations d’emplois ou une réduction de la pauvreté.

Les moteurs de la croissance me semblent être le dynamisme des conditions économiques internationales et, certainement, l’effet cumulé d’années de réformes.

Mais un phénomène qui n’a guère retenu l’attention est le fait que cette croissance est, dans une large mesure, imputable au développement de l’intégration régionale et des échanges commerciaux, dans le contexte :

  • d’un environnement macro-économique stable ;
  • d’une libéralisation accrue et d’une réduction progressive des obstacles au commerce entre nos pays ;
  • d’une amélioration constante de l’environnement physique, juridique et réglementaire qui a permis de renforcer la concurrence et d’améliorer le climat pour les investissements.

Ces progrès, même s’ils sont limités, soulignent l’importance qu’il convient d’accorder au renforcement des opportunités afin que les économies africaines puissent créer de grands marchés intégrés et offrir à tous de meilleures perspectives.

Et il ne suffit pas de gagner des parts de marché, il faut aussi créer une plate-forme qui permette à l’Afrique de profiter de la libéralisation du commerce mondial.

Pendant que nous sommes réunis ici, les négociateurs commerciaux tentent probablement d’aboutir à un compromis dans le cadre du cycle de Doha de l’OMC. J’aimerais que notre discussion d’aujourd’hui s’inscrive dans ce contexte, et, à ce propos, je ferai la remarque suivante : nous devons tout faire pour garantir le succès du cycle de Doha, qui défend les intérêts des pays en développement. Mais n’oublions pas non plus qu’il est aussi important de lever les obstacles entre nous que de les réduire au niveau international.

Par ailleurs, nous devons absolument renforcer nos capacités commerciales et supprimer les goulets d’étranglement de l’offre, qui risquent de réduire les avantages d’un régime international ouvert.

Le débat au sommet sur la réforme et sur le renforcement des organisations d’intégration économique sous-régionales vient à point nommé. Les communautés économiques régionales pourraient être des intermédiaires efficaces pour poser les bases d’un Marché unique pour l’Afrique, projet quelque peu entravé jusqu’ici par la multiplicité des communautés économiques régionales et des protocoles d’accord sur le commerce, avec les risques de chevauchements partiels.  Nous devons, bien entendu, aller au-delà de la simple rationalisation pour procéder à une analyse approfondie des investissements physiques requis, renforcer le cadre politique et poser la question générale des biens publics régionaux.

II. Le rôle de la Banque africaine de développement dans le financement de l’intégration régionale

La BAD se félicite de cette tentative de rationalisation de nos communautés économiques régionales. Elle estime que son rôle, en collaboration avec d’autres acteurs, est de contribuer à combler progressivement les lacunes dans le domaine des infrastructures – c’est-à-dire les obstacles physiques au développement des échanges – en soutenant la création de pôles régionaux de croissance, en contribuant à la fourniture de biens publics régionaux et en renforçant la capacité institutionnelle des communautés économiques régionales. Nous comptons engager jusqu’à 40 % de nos ressources, y compris notre guichet concessionnel, afin de soutenir les investissements dans l’eau, les infrastructures et les programmes d’intégration régionale. La Banque a recensé et finance un certain nombre de projets d’infrastructure régionaux dans le cadre du Plan d’action à court terme du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Un total de vingt-cinq projets consistant en treize investissements physiques, onze études de notoriété et un programme de renforcement des capacités ont été mis en œuvre ou sont en cours de mise en œuvre dans des secteurs comme l’infrastructure routière, l’alimentation électrique et les télécommunications, pour un montant de 2,2 milliards de dollars US :

  • dans la sous-région du Maghreb (Algérie, Maroc, Espagne) : interconnexion des réseaux électriques (pour 18,6 millions d’USD sur un coût total du projet de 52 millions) ;
  • dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali) : programme d’aménagement routier et de facilitation du transport : corridor routier par le sud (pour 94 millions d’USD sur un total of 293 millions) ;
  • dans la sous-région de l’Afrique de l’Est (Kenya, Éthiopie) : corridor routier Mombasa – Nairobi - Addis-Abeba (pour 53 millions d’USD sur un total de 59 millions) ;
  • dans la sous-région de l’Afrique centrale : étude de l’interconnexion des réseaux électriques en Afrique centrale (pour 3,7 millions d’USD sur un total de 4 millions) ;
  • dans la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre : programme de renforcement des capacités de contrôle de la sécurité aérienne (pour 6,6 millions) ;
  • dans la sous-région d’Afrique australe (Mozambique, Afrique du Sud) : projet de pipeline de gaz naturel (pour 80 millions d’USD sur un total de 800 millions).

Nous commencerons d’ici peu des travaux de génie civil et des constructions de routes en Afrique de l’Est, en lançant notamment le Programme de facilitation du transport en Afrique de l’Est, une autoroute importante entre le Nigeria et le Cameroun, et entre le Malawi et le Mozambique et une interconnexion des réseaux électriques entre le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigéria.

Dans cette perspective, la Banque élabore d’autres projets régionaux en collaboration avec les communautés économiques régionales, projets dont le financement est prévu en 2006, avec une contribution de la BAD d’environ 324 millions d’USD et un appel au co-financement par d’autres institutions.

Les participants au Sommet seront heureux d’apprendre que l’étude menée dans le cadre stratégique à long terme pour les projets interrégionaux débutera à la fin du mois. Cette étude essentielle s’inscrit dans un cadre stratégique très cohérent en faveur des infrastructures continentales.

III. Le renforcement de la réponse de la BAD à l’intégration régionale

Notre dessein est aussi de concentrer les efforts de nos communautés économiques régionales sur d’autres programmes non infrastructurels, comme le prochain projet régional d’enseignement supérieur dans l’Union monétaire et économique ouest-africaine (UEMOA).

Dans notre volonté de soutenir l’intégration régionale dans les années à venir, je distingue plusieurs questions essentielles.

Premièrement, nous devons renforcer la capacité des communautés économiques régionales à planifier et concevoir des programmes finançables et cohérents avec les projets nationaux. Dans ce domaine, nous apportons et continuerons d’apporter notre soutien aux communautés économiques régionales, comme c’est actuellement le cas avec la CEEAC/ECCAS, le COMESA et la SADC.

Deuxièmement, il importe d’améliorer, à l’intérieur de chaque communauté économique régionale, la coordination entre pays sur la question des emprunts extérieurs.

Troisièmement, il convient de constamment rechercher des financements innovants à long terme. Cette question est d’autant plus importante que, dans leur intention de se doter d’infrastructures adéquates, les pays en quête de financements risquent de s’endetter à nouveau à long terme.

En ce sens, une initiative comme le Fonds panafricain de développement des infrastructures, menée par l’Afrique du Sud et le Nigeria et financé par des fonds de pension, est la bienvenue. La contribution de ces deux pays s’élève à un demi-milliard d’USD. Ce fonds entend réunir un milliard d’USD et constituer à maturité un fonds de trois milliards d’USD. Nous pensons que ce fonds recèle un énorme potentiel, et nous devrions œuvrer ensemble pour en tirer parti sur d’autres marchés.

Quatrièmement, le besoin de partenariats public-privé se fera plus pressant, notamment dans le domaine des technologies de l’information.

Pour garantir l’efficacité de son soutien au NEPAD et à l’intégration régionale,  la Banque doit pouvoir réagir avec davantage de flexibilité et de rapidité. Á cet égard, nous travaillons au renforcement des capacités de la Banque en termes de planification, de mobilisation et de déploiement des ressources en faveur des programmes d’intégration régionale.

Une nouvelle Vice-Présidence pour l’infrastructure et l’intégration régionale a été créée. Un département consacré au NEPAD, à l’intégration régionale et au commerce a été mis en place.

Assumant un travail de liaison, il permettra d’accélérer la mise en œuvre des infrastructures régionales et des priorités. Il proposera à nos pays une assistance technique aux réformes axées sur une plus grande intégration, la convergence des politiques, l’intégration financière et le renforcement des capacités commerciales.

Il y a consensus aujourd’hui entre les partenaires africains sur la nécessité de combler progressivement les lacunes en infrastructures, pour des raisons d’ordre financier mais aussi pour des arguments liés aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Mais ces projets exigent une bonne planification, et une faisabilité en termes de conception technique et de financement qui garantisse l’accessibilité économique et la durabilité, et permette d’éviter de reproduire certaines erreurs du passé.

Pour ce faire, nous sommes convenus avec les partenaires de mettre en place le Consortium pour les infrastructures en Afrique (ICA), recommandé par la Commission pour l’Afrique et le Sommet du G8 de Gleneagles. La Banque héberge ce consortium et en assure le Secrétariat en utilisant son personnel et celui détaché par les institutions partenaires.

L’ICA accéléra le processus grâce à une meilleure coordination des interventions et un partage des bonnes pratiques en matière de développement des infrastructures ; il soutiendra le renforcement des capacités définies aux plans régional et continental et réalisera les études nécessaires. Dans le contexte du Consortium, nous partageons actuellement les responsabilités des études de diagnostic avec la Banque mondiale. Je suis convaincu que nous pourrons accélérer les progrès si les principaux acteurs du secteur des infrastructures participent activement aux activités du Consortium.

IV. Autres options de financement :

Dans le passé, la question des infrastructures en Afrique était, dans une large mesure, le domaine de compétence exclusive des gouvernements et des finances publiques. Les années 1980 et 1990 marquent un tournant avec la prise de conscience que le secteur privé peut à lui seul fournir le capital nécessaire. Je me réjouis de cette nouvelle conception du financement des infrastructures, qui juge nécessaire d’associer financement public et privé pour encourager un meilleur partage des risques, une meilleure efficacité dans la mise en œuvre des projets et une gestion plus rationnelle des équipements. Les retours sur investissement dans le domaine des infrastructures se font à long terme, d’où la nécessité d’une planification rigoureuse.

V. Conclusion

Permettez-moi de conclure en insistant sur deux points. Dans le processus d’intégration, nous sommes tous gagnants à long terme, mais, à court terme, il y aura des gagnants et des perdants. Il est essentiel de prévoir un mécanisme qui réponde équitablement à ce défi, tout en évitant la tentation de ce qu’il est parfois convenu d’appeler « la politique du chacun pour soi ».

L’intégration régionale ne se réduit pas à gagner des parts de marché. Elle implique aussi de réduire les risques et les coûts pour les entreprises, et d’ouvrir de nouvelles possibilités. L’ouverture des espaces économiques favorise la diversité, et c’est l’un des points forts du Brésil avec son agriculture, ou de l’Inde, avec ses multiples talents dans le domaine des technologies. Sur ce continent de 700 millions d’habitants – le deuxième du monde en termes d’espace, qui, dans un avenir relativement proche, comptera un milliard d’habitants –, il est clair que la réduction des obstacles naturels et artificiels permettra de tirer pleinement parti de la diversité et d’offrir à tous de meilleures perspectives. J’aimerais rassurer les participants au Sommet en leur réaffirmant que la BAD soutiendra ce processus conformément à sa charte.

Je vous remercie.