La crise financière et l’Afrique - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

05/05/2009
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Evènement : Assises de la Coopération belge au développement

Dans une grande partie de l’Afrique, la coopération belge se distingue particulièrement dans les domaines de l’agriculture, de la santé et de la gouvernance. Toutefois, les turbulences qui secouent actuellement l’économie mondiale et leur impact sur les pays en développement nous dictent tous de repenser nos modes d’intervention afin de préserver les acquis et d’éviter toute régression pour les pays pauvres. Je tiens donc à vous remercier, Monsieur le Ministre, de cette initiative.

Les années 1970 et 1980 ont été des années très difficiles pour bon nombre de pays africains. Certes l’Afrique est un continent varié, comptant 53 pays, grands, petits, insulaires, sans littoral, richement ou pauvrement dotés en ressources, etc. Mais, de manière générale, de nombreux pays ont connu des problèmes chroniques de balance des paiements et des déséquilibres macroéconomiques insoutenables. Autant de facteurs qui, alliés à la mauvaise gouvernance, ont donné lieu à ce qu’il a été convenu d’appeler la « décennie perdue » pour l’Afrique, à l’afro-pessimisme et à tout ce qui s’en suit. Mais cela s’inscrivait dans le parcours plus large et bien connu de l’Afrique, à savoir 30 années faites de périodes épisodiques de croissance, intervenant généralement dans la foulée du boom des matières premières, suivies de phases de ralentissement et de marasme, à mesure que se succédaient l’envolée et la contraction des cours des matières premières. Bien entendu, de nombreux éléments externes sont entrés en jeu, en particulier les effets de la guerre froide sur la scène africaine. Mais les revers économiques pouvaient presque toujours être attribués à des facteurs internes, tels que la gouvernance, l’instabilité, le changement fréquent de politiques, l’incapacité ou la réticence à mener les réformes jusqu’au bout. Durant la dernière décennie, toutefois, l’Afrique a commencé à changer de cap, enregistrant une période de croissance soutenue supérieure à 5 %. Les doubles déficits ont en grande partie disparu, l’inflation a été maîtrisée et de nombreux pays ont enregistré une croissance économique supérieure au rythme d’accroissement de la population. Un certain nombre d’indicateurs sociaux ont affiché un début d’amélioration, à un rythme faible certes, compte tenu du point de départ qui se situait assez bas et, dans certains cas, des pressions démographiques. Profitant de l’amélioration du contexte économique, les pays se sont tournés vers marchés de capitaux privés internationaux pour financer leur développement. L’optimisme était de mise et nous avions l’espoir que le plus grand nombre possible de pays atteindrait au moins certains OMD, même si la réduction de moitié du seuil de pauvreté à l’horizon 2015 restait hors d’atteinte.

Désormais, le paysage a radicalement changé. Les difficultés sont entièrement imputables à l’extérieur. Cette fois, les fondamentaux macroéconomiques ont été érodés par des facteurs externes à l’Afrique. L’impact diffère d’un pays à l’autre, les pays exportateurs de minéraux étant les plus touchés. Mais en général, l’ensemble du continent est affecté par le ralentissement économique dans les pays développés, à travers un certain nombre de chaînes, en particulier les exportations et les flux d’investissement. Et le plus préoccupant est que ce que l’Afrique a mis une décennie pour bâtir a été balayé en quelques mois. Il a fallu une décennie à l’Afrique pour passer de la stagnation à 7 % de croissance du PIB réel. Maintenant, il est fort probable que certains pays reverront une croissance négative par habitant. C’est ce qu’implique une prévision de croissance inférieure à 3 % pour le continent en 2009. Et selon toutes probabilités, chaque fois que l’économie mondiale repart, le redressement de l’Afrique est plus lent.

Deux mises en garde s’imposent. Primo, pour nombre de pays à faible revenu, la crise n’en est probablement qu’à ses débuts et nous ne savons pas si le pire reste à venir. Secundo, comme je viens de le faire observer, même lorsque le ralentissement mondial commencera à s’inverser, il n’est pas sûr que l’Afrique se redresse aussi vite. Mais nous constatons déjà une détérioration des agrégats macroéconomiques, à mesure que la crise touche les principaux moteurs de la croissance – commerce, flux de capitaux et exportations – et les risques de double déficit, d’inflation et de démondialisation sont réels.

Les recettes d’exportation devraient diminuer de plus de 250 milliards de dollars en 2009. En conséquence, le continent subira un manque à gagner de l’ordre de 15 milliards de dollars des recettes fiscales tirées du commerce, soit 1 % du PIB et 4,6 % des recettes publiques.

La Banque prévoit en 2009 un déficit budgétaire de 5,4 % du PIB pour le continent dans son ensemble, contre un excédent de 2,8 % en 2008. Le solde du compte courant se détériore, tombant d’un excédent de 2,7 % du PIB en 2008 à un déficit de 4,3 % en 2009. Et il n’est pas surprenant que les pays exportateurs de pétrole et de minéraux figurent parmi les plus durement touchés par la contraction sensible des recettes d’exportation et budgétaires. Les pays à revenu intermédiaire dotés d’un vaste secteur manufacturier, comme l’Afrique du Sud, ont également été affectés, tout comme ceux qui sont tributaires du tourisme et des transferts de migrants. Permettez-moi de préciser, toutefois, que dans les pays à faible revenu non producteurs de pétrole, les effets du ralentissement mondial ont, à ce stade, été retardés par l’action bénéfique de la baisse des prix pétroliers et donc par une période de latence plus longue.

Alors, comment réagir, nous institutions financières internationales, acteurs bilatéraux sur la scène du développement ? La crise frappe des pays dénués des moyens ou instruments utiles pour la juguler. Très peu d’entre eux disposent de marge budgétaire ou de réserves suffisantes. Le redressement du continent passe donc par la reprise de l’économie mondiale ainsi que par le succès de mesures d’atténuation énergiques. Nous avons l’espoir que les initiatives prises pour stabiliser l’économie mondiale et sortir le monde de la crise vont porter leurs fruits.

Notre premier défi consiste, selon moi, à trouver un équilibre entre les stratégies à court terme de réponse à la crise et l’impératif de surmonter les obstacles structurels à la croissance à long terme de l’Afrique. Dans l’immédiat et à court terme, la réponse à la crise dicte a) d’abord, de prévenir toute détérioration macroéconomique ; b) ensuite, de prévoir des filets de sécurité pour les pauvres, et c) enfin, de préserver les acquis, en particulier sur les OMD comme l’Éducation pour tous, où des progrès considérables ont été accomplis. Il est, dès lors, de la plus haute importance de ne pas perdre de vue le long terme. L’un des problèmes auquel le continent a été confronté durant la dernière décennie de croissance a été celui du délabrement des infrastructures, en particulier pour l’énergie et les transports. Nous avons vu arriver de nouveaux bailleurs de fonds dans le sillage de transactions sur les matières premières et d’autres pays, tels le Ghana, faire appel aux marchés de capitaux. À tout le moins, l’Afrique ne doit pas être renvoyée sur la voie d’une croissance négative. Cela nécessite des avancées en matière d’infrastructures.

Le risque que je vois maintenant est que les ressources soient affectées en priorité à la lutte contre la crise, au détriment des programmes de développement à long terme, en particulier l’agriculture et l’infrastructure. Le potentiel de croissance de l’Afrique sera durable et dynamique si et seulement si une solution est trouvée aux maux structurels dont souffre le continent depuis si longtemps.

Il nous faut donc trouver le juste équilibre. Le redressent doit être soutenu par des investissements dans des domaines tels que la production énergétique et le développement des compétences, que la BAD cible dans sa Stratégie à moyen terme. Mais comment réaliser cet équilibre ? Une réponse à la question passe par un effort concerté et plus résolu pour définir une division claire du travail afin de : a) faire face à la crise ; b) préserver les acquis ; c) garder le cap des objectifs à long terme. Le Programme d’action d’Accra deviendra plus urgent que jamais.

Par ces temps difficiles, les gouvernements africains font de leur mieux, confrontés qu’ils sont à la baisse des recettes et à la contraction des entrées de capitaux. Il est donc difficile de répondre à la demande croissante d’investissements publics, notamment dans les secteurs sociaux. La Banque estime que, pour retrouver les taux de croissance antérieurs à la crise, les pays africains ont besoin de 50 milliards de dollars pour combler l’écart entre l’investissement et l’épargne. En d’autres termes, il faut réunir 117 milliards de dollars pour atteindre le taux de croissance de 7 % nécessaire à la réalisation des OMD.

La Banque africaine de développement soutient ses pays membres par diverses initiatives. Tout d’abord, tirant parti de sa capacité de mobilisation, elle a réuni les responsables économiques africains à Tunis et soutenu la création du Comité des dix ministres africains des finances et gouverneurs de banques centrales, chargé d’assurer le suivi de la crise et de conseiller les chefs d’État et de gouvernement sur une réponse africaine concertée. En interne, la Banque a pris des mesures pour accroître son soutien aux pays membres africains en cette période de crise. Mais nous avons dû réfléchir sérieusement au moyen de répondre aux problèmes de nos pays dans leur diversité. Notre première préoccupation a été de tenter de limiter les dégâts à mesure que les projets sont annulés et que le financement du commerce tarit.

La Banque s’est dotée d’une nouvelle gamme d’instruments de crise, au nombre desquels une Facilité de liquidité d’urgence de 1,5 milliard de dollars et une Initiative de financement du commerce de 1 milliard de dollars. Mais les pays les plus pauvres n’y trouvent pas véritablement leur compte. C’est pourquoi la Banque a opté pour le transfert accéléré des ressources aux pays FAD en concentrant en début de période l’utilisation des ressources concessionnelles disponibles. Nous sommes pleinement conscients que nous devrons faire preuve d’innovation et élargir notre base de ressources, et les discussions vont bon train avec nos actionnaires pour examiner la meilleure façon de procéder.

En outre, cette crise a été pour nos pays lourde de défis en matière de politiques. La Banque a ainsi été amenée à amplifier et élargir son rôle de plaidoyer en renforçant sa capacité d’analyse, en intensifiant sa collecte d’informations détaillées à l’échelle nationale, sectorielle et régionale, en resserrant la collaboration et les partenariats avec les autres banques multilatérales de développement et institutions afin d’adapter ses interventions à la situation de chaque pays.

Dans ce contexte, le partenariat renouvelé de la communauté des bailleurs de fonds et le Programme d’action d’Accra sont plus que jamais d’actualité. C’est l’appel que je voudrais lancer aujourd’hui. La sélectivité et la complémentarité dans les domaines comme la santé, la gouvernance, l’agriculture et le développement rural ont toujours été la marque de la coopération belge. Comment nous compléter les uns les autres en ce moment ? Je voudrais, en particulier, lancer un appel spécial en faveur des États fragiles ou sortant de conflit. La Belgique et la Banque sont d’ardents défenseurs de ces pays.

Comment pouvons-nous mobiliser le soutien à ces pays afin d’éviter les dérapages ?

Permettez-moi de terminer sur une note plus positive. Tôt ou tard, cette crise prendra fin. L’Afrique constitue et sera la prochaine frontière pour les investisseurs potentiels. Mais nous savons que nous ne pouvons rester tributaires des produits de base, puisque leurs cycles d’expansion et de contraction ne disparaîtront jamais. Notre tâche consiste à nous assurer que le continent est prêt au retour de conditions plus clémentes. À elles seules, les ressources naturelles ne suffisent pas à garantir une croissance soutenue.

Le succès du développement passe par un environnement institutionnel et des politiques porteurs pour l’investissement. Je tiens à vous assurer que les gouvernements africains, d’après les échos qui me parviennent, sont déterminés à approfondir encore davantage les réformes de politiques et la gouvernance. Nous ne devons pas leur ménager notre soutien à ce stade. Mais il nous faut faire autre chose : leur donner la possibilité de formuler leurs propres politiques plutôt que de gérer les politiques et priorités des bailleurs de fonds.

Le temps presse. Avec le bon dosage des réformes de politique intérieure et de l’espace politique, l’Afrique surmontera la crise et retrouvera le chemin de la croissance. Il nous appartient de les aider à faire en sorte que cela se produise.

Je vous remercie encore une fois de votre invitation et souhaite plein succès à vos travaux.