Transformer l´agriculture, c´est transformer l´Afrique

par Tony Elumelu*

27/05/2016
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Je suis un tenant convaincu de l´africapitalisme, une philosophie économique émergente qui privilégie le rôle du secteur privé dans la transformation socioéconomique du continent. C´est cette conviction, selon laquelle nul autre que nous-mêmes ne développera l´Afrique, qui nous a amenés à concevoir le programme Esprit d´Entreprise Tony Elumelu, le programme phare de la Fondation Tony Elumelu. Lancé en décembre 2014, ce programme vise à repérer et à appuyer 1 000 entrepreneurs africains par an au cours des dix prochaines années. À l´heure actuelle, 2 000 entrepreneurs Tony Elumelu ont été formés dans 54 pays d’Afrique et 35 secteurs et sous-secteurs économiques. Les start-ups sélectionnées bénéficient de services de formation aux affaires, de mentorat proactif, de financement de départ et d’accès aux principales possibilités de réseautage.

Lors de mes déplacements à travers le continent pour des obligations d´affaires, j´ai eu l´occasion de présenter nos entrepreneurs de Gambie, du Ghana, du Sénégal, de l´Ouganda, de la Zambie et du Mali à leurs présidents et chefs d´État respectifs, qui ont été fascinés par l´ingéniosité, la résilience et la discipline incarnées par ces entrepreneurs en herbe. La promotion 2015 des entrepreneurs Tony Elumelu a terminé le cycle du programme pour se lancer dans des affaires couronnées de succès dont j´ai parlé dans ma lettre ouverte aux entrepreneurs africains et dans un blog pour le Chicago Council on Global Affairs.

Au cours des deux années qui ont suivi son lancement, la Fondation a reçu 65 000 demandes d´assistance, qui entraient en concurrence en vue du lancement des 2 000 start-ups que nous avions prévu de soutenir. Ce nombre témoigne de l´abondance des jeunes talents et créateurs en Afrique qui ne demandent qu´à être mis à contribution. Plus d’un tiers des demandes d´assistance provenaient du secteur de l´agriculture, soulignant le vaste potentiel inexploité et non réalisé dans ce secteur en particulier. Que pouvons-nous faire, en tant qu´intervenants concernés, pour appuyer nos jeunes entrepreneurs qui, contrairement à ce que l´on croit communément, ont démontré un intérêt pour les emplois dans l’agriculture ?

Le programme Esprit d´Entreprise Tony Elumelu démocratise l´accès aux opportunités en offrant à tout entrepreneur africain ayant une idée d’entreprise réalisable la possibilité de soumettre une demande d´assistance. Cependant, les entrepreneurs ne peuvent pas exister dans l´isolement et, pour réussir, ils doivent opérer dans des milieux favorables aux affaires, réglementés par des politiques porteuses pour les PME et de nature à leur permettre de prospérer, de générer un revenu et de créer des emplois pour d´autres personnes. En vue de contribuer à la réalisation d´un climat d´affaires favorable au lancement d´entreprises, la division de recherche de la Fondation poursuit et diffuse des travaux de recherche pertinents auxquels peuvent accéder les décideurs politiques et les hauts fonctionnaires chargés de créer les lois et les politiques susceptibles de faire prospérer les PME ou de les faire disparaître.

Dans l´axe de notre objectif de création de données factuelles visant à aider les décideurs politiques à affronter des enjeux clés sur le continent, la Fondation Tony Elumelu a publié le rapport « Unleashing Africa´s Agricultural Entrepreneurs » (Lancer les entrepreneurs agricoles de l´Afrique) lors du Forum économique mondial sur l´Afrique, tenu récemment au Rwanda. Les perspectives présentées dans ce document sont tirées de l´expérience d´entrepreneurs agricoles Tony Elumelu dans 34 pays d´Afrique ainsi que des commentaires spécialisés de la part d´intervenants établis, de praticiens et d´investisseurs le long de la chaîne de valeur. Le document contient également, à l´intention des décisionnaires, des recommandations et des démarches visant à améliorer la compétitivité du secteur agricole.

Fort heureusement, la décision de la Banque africaine de développement de prioriser l´agriculture (Nourrir l’Afrique) dans le cadre du « Top 5 » de son programme décennal de transformation de l´Afrique est venue à point nommé. Cette politique est judicieuse parce que l´agriculture emploie plus de 65 % de la force de travail de l´Afrique et contribue à 32 % du produit intérieur brut (PIB) du continent, ce qui positionne l´agriculture en tant que secteur aux meilleures perspectives de croissance durable et inclusive. Une hausse des investissements dans l´agriculture ne manquera pas de réduire la faim, la pauvreté et les inégalités, et d´améliorer la productivité, le bien-être et les revenus. L´insuffisance des infrastructures de transport et de stockage et le fractionnement des chaînes de valeur et d´approvisionnement, exacerbés par un manque d´accès aux formations, aux intrants agricoles, aux services financiers et aux marchés, continuent à exercer des contraintes qui menacent la viabilité et l’évolutivité des petites agroentreprises sur le continent. Comment allons-nous les aider à atteindre la viabilité, la rentabilité et la commercialisation afin de garantir la sécurité alimentaire tout en stimulant l´industrie et les activités de transformation ?

Dans les paragraphes suivants, je présente les rôles importants que les différentes parties prenantes doivent remplir pour transformer l´agriculture. Je partage également mes idées sur la manière d´instaurer un environnement porteur pour les PME. Par exemple, les agrégateurs et les accélérateurs sont les mieux placés pour intégrer les chaînes de valeur et d´approvisionnement et réduire la segmentation et la fragmentation inutiles que nous observons aujourd´hui. Les entrepreneurs dans le secteur des TIC peuvent contribuer à accroître la productivité par des technologies et outils numériques susceptibles d´améliorer l´accès aux informations, par exemple les informations sur les prix, sur la disponibilité des intrants agricoles et sur les conditions météorologiques. Les établissements universitaires devraient s´engager davantage dans des travaux de R et D et des programmes de vulgarisation dans le secteur agricole. De leur côté, les membres de coopératives locales sont en mesure de faire valoir leurs connaissances pour accompagner de jeunes start-ups. Parmi les autres thèmes importants que je traiterai également figurent l´autonomisation des agricultrices, les possibilités innovantes d´accès au crédit et une réforme du programme des études agricoles.

L´approche africapitaliste au développement est une approche multipartite où toutes les parties travaillent ensemble pour réaliser un impact de grande portée. Cette démarche inclusive est ce qui manque dans l´écosystème agricole actuel, qui est fragmenté en segments multiples, fracturant ainsi les chaînes de valeur, ce qui réduit l´efficacité et, parfois, entraîne l´effondrement de certaines industries. Le dysfonctionnement d´une partie de la chaîne de valeur affecte l´écosystème tout entier. En général, les chaînes ainsi fractionnées entravent le libre flux d´informations, ce qui entraîne une sous-utilisation des capacités, l´usage de pratiques médiocres et des inefficacités globales. Les TIC peuvent ici jouer un rôle en permettant l´accès à des informations pertinentes. Par exemple, les activités de leasing et d´assurance sont en plein essor au Kenya parce que des entrepreneurs innovants appliquent des technologiques qui offrent des solutions numériques pour prévenir l’accaparement des informations et les rendre plus accessibles. Ces innovations seront particulièrement utiles pour les jeunes et les femmes, qui représentent les groupes les plus exposés à l´exclusion, car ils n´ont pas les moyens de procéder à des études de marché étendues ou de recourir à des alternatives similaires. Les facilitateurs de la chaîne de valeur, par exemple les agrégateurs, les bourses de marchandises et les accélérateurs, sont également en mesure de jouer un rôle important pour intégrer la chaîne de valeur.

Il convient également d´accorder une importance accrue aux formations professionnelles et techniques dans le secteur agricole. Alors que les formations professionnelles et techniques sont répandues dans des industries de type artisanal telles que la construction et la maçonnerie, le secteur agricole n’en compte pas suffisamment. Pour résoudre le problème de la sous-productivité agricole, nous devons développer l’étendue et la profondeur des possibilités de telles formations. La plupart des agriculteurs utilisent toujours des pratiques traditionnelles et dommageables en matière d’exploitation et de récolte que l’on pourrait corriger en formant des agents de services de vulgarisation. Au Ghana, par exemple, les responsables politiques locaux invitent désormais des universités privées à prendre en charge de tels programmes de services de vulgarisation. Cela permet ainsi au monde universitaire de tester des cadres théoriques sur le terrain, dans l´espoir de traduire leurs travaux de recherche en impacts visibles. En plus de ces formations, il est essentiel de mettre en place une action de mentorat. Les coopératives et organisations paysannes locales représentent une grande réserve d´agriculteurs qualifiés et expérimentés, à même de servir de mentors pouvant partager leurs connaissances, de développer une résilience, de susciter une passion, d’approfondir les compétences pratiques et de transférer les meilleures pratiques.

Les agroentreprises en Afrique sont également marquées par un déséquilibre homme-femme prononcé. Alors que 80 % des agriculteurs ruraux sont des femmes, rares sont celles qui ont la possibilité d´obtenir des prêts et des financements pour l´établissement d´agroentreprises. Ce phénomène s´explique en partie par le respect de coutumes foncières et successorales qui ont pour effet d´exclure la plupart des femmes. Il importe donc que les parties prenantes se réunissent pour lancer un mouvement poussant à la participation accrue des femmes dans les agroentreprises et à leur sortie de l´agriculture de subsistance. Ce mouvement doit également tenir compte des lacunes en matière de capacités et de compétences, et reconnaître l´importance de l´assistance technique pour que les petites exploitantes agricoles puissent parvenir à une viabilité commerciale. Nous ne pouvons pas nous permettre de perpétuer le déséquilibre traditionnel par lequel les hommes touchent de l´argent et les femmes sont envoyées aux champs et restent sous-représentées dans les aspects commerciaux de l´agriculture.

Dans toute la région, il faudrait revoir les programmes nationaux d´études agricoles, car le contenu et les éléments des formations ne sont plus applicables et efficaces. Il faut que les formations dispensées par les instituts et les écoles dans le secteur de l’agriculture soient holistiques, et que l´accent soit placé sur la créativité, la gestion des risques, les initiatives, la collaboration et l´entrepreneuriat. Les étudiants devraient apprendre à épargner, à investir et à se développer. Les diplômés récemment sortis de ces établissements sont mal équipés pour assumer des emplois, travailler dans des exploitations agricoles et agir en entrepreneurs. Il s´agit donc de réorganiser les programmes d´études actuels.

Pour améliorer l´accès au crédit, la définition traditionnelle du nantissement doit être revue afin qu’elle favorise davantage les PME. De manière générale, l´appréciation des méthodes de financement appropriées dans le secteur agricole est plutôt déficiente. Rares sont les institutions financières qui comprennent à quel point il est important de déployer des capitaux patients et de longue durée aux entreprises agricoles. Il conviendrait peut-être de lier les prêts aux revenus futurs des exploitants agricoles plutôt qu´aux terres ou à d´autres actifs, que les agriculteurs ne possèdent souvent pas. Les prêteurs et les établissements financiers doivent mieux comprendre le secteur et ses sous-secteurs afin de pouvoir mieux appuyer les possibilités offertes par le marché dans l’ensemble de la chaîne de valeur (plantation, récolte, stockage, transport, transformation, distribution, etc.). Il est tout aussi important d´améliorer les connaissances financières pratiques des entrepreneurs agricoles et de modifier les comportements face aux finances personnelles, à l´épargne et aux relations avec les groupes d’entreprises et les associations et coopératives communautaires.

Les 304 entrepreneurs Tony Elumelu de la promotion 2015 sont parvenus, après avoir bénéficié du soutien direct de la Fondation, à créer plus de 5 000 emplois occasionnels et à plein temps au cours de leur première année d´exploitation. On peut donc imaginer les centaines de milliers d´emplois qui pourraient être créés sur le continent en multipliant les interventions ciblées à grande échelle en vue d´étendre les possibilités, d´accroître la productivité et de développer une résilience dans le secteur agricole. L´agriculture nous offre donc d´immenses perspectives pour utiliser notre dividende démographique et le transformer en dividendes économiques significatifs et durables. Nous ne devons pas les ignorer. Je voudrais ici répéter que seuls les Africains peuvent développer l´Afrique. Travaillons ensemble pour réformer, perfectionner et reconstruire l´agriculture, car la transformation de ce secteur dégagera des emplois et stimulera la transformation économique du continent.

*Tony Elumelu est le président de Heirs Holdings, UBA Group Plc, Seadrill Nigeria Ltd et Transcorp Plc – le plus grand conglomérat coté du Nigeria – et le fondateur de la Tony Elumelu Foundation.


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