Jeunesse et leadership au 21e siècle - Le président de la BAD Donald Kaberuka

16/11/2006
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Événement : Forum pour le développement de l’Afrique

En 2000, Kofi Annan, valeureux fils de l’Afrique dont nous sommes honorés de la présence ce jour, avait rassemblé les dirigeants du monde au du Sommet du Millénaire. Des engagements historiques avaient été pris tant par les pays pauvres que les pays riches ; les pays en développement s’étaient engagés pour une meilleure gouvernance et une plus grande appropriation du processus de développement, tandis les pays riches avaient promis des ressources accrues, des marchés plus ouverts, la participation au débat et à l’action concernant les biens publics mondiaux. Les pays riches s’étaient par-dessus tout engagés à réduire de moitié le nombre de personnes vivant dans la pauvreté. Le niveau de prospérité sans précédent que connaissait le monde rendait, et rend encore, cet objectif louable et réalisable.

Les jeunes filles et garçons qui faisaient leurs premiers pas à l’école au moment où se déroulait le Sommet du Millénaire auront 20 ans en 2015 et ceux qui étaient sur le point d’achever leurs études primaires en auront 30. Il s’agit de ce que nous pourrons appeler la « GÉNÉRATION OMD ». En 2015, cette génération constituera 60 % de l’ensemble de la population de l’Afrique. M. le Président, on ne peut se tromper en affirmant que l’avenir de l’Afrique repose largement sur sa capacité à réaliser le plus grand nombre possible d’objectifs du Millénaire pour le développement.

La réalisation des OMD dépend, à son tour, de la question de savoir si l’Afrique et ses partenaires sont en mesure de susciter la volonté politique pour tenir les engagements pris par les uns et les autres. L’avenir de notre jeunesse dépend de notre capacité à assurer l’expansion économique de nos pays qui, à son tour, passe par des investissements largement tributaires de la paix, de la stabilité, de l’État de droit, du climat de l’investissement et de la volonté de la communauté internationale de tenir ses engagements concernant les réformes commerciales et les biens publics mondiaux, telles que l’action entreprise pour faire face au changement climatique et aux maladies transmissibles, en particulier le VIH/SIDA.

Dans le discours sur l’Afrique, on peut le comprendre, il est encore question de conflits violents, de corruption généralisée, de sécheresse, de pouvoir despotique, etc. Pourtant, la démocratie n’a jamais connu l’essor auquel nous assistons aujourd’hui. Certes, ces transitions ne se déroulent pas toujours sans heurts, mais dans l’ensemble, les coups d’État militaire ont cédé la place aux élections.

Dans l’Afrique d’aujourd’hui, une quinzaine de pays enregistreront cette année une croissance supérieure à 6 %. La fuite des capitaux est substituée par des transferts de l’ordre de 12 milliards d’USD, dont environ 6,5 milliards d’USD à destination de l’Afrique au sud du Sahara. Si bon nombre de pays sont en retard dans la réalisation de la plupart des OMD, la majorité, sinon tous les OMD sont à la portée d’au moins cinq pays, tandis que la plupart des autres pays peuvent au moins atteindre les cibles relatives à l’éducation primaire universelle et au genre.

Aujourd’hui, je vois un motif d’optimisme : il s’affiche partout la volonté renouvelée de s’affirmer et la confiance en soi. L’enjeu pour nous est de pérenniser les progrès et d’éviter les dérapages et les régressions.

Je vois trois défis intimement liés : le leadership, les institutions et les capacités. C’est à nous, en Afrique, qu’il incombe d’assurer le leadership voulu – mais l’édification d’institutions telles que la fonction publique, la magistrature, les organismes de supervision financière, etc. et le renforcement des capacités constituent une tâche collective qui nécessitent une vision de long terme.

Rien ne peut remplacer un leadership engagé, c’est-à-dire un leadership soucieux de la nécessité de générer une croissance économique partagée, qui n’est pas à la recherche de rentes et qui exerce le pouvoir au nom et pour le compte du peuple. Pour ma part, je considère que ce type de leadership a vu le jour dans de nombreuses contrées de l’Afrique, et est disposé à corriger les erreurs du passé. Il nous appartient de soutenir ce genre de leadership en mettant à sa disposition les ressources nécessaires – les capacités pour édifier des institutions encore plus fortes à même d’élaborer des projets et de produire des résultats.

À la Banque africaine de développement, nous apportons notre modeste contribution, en déployant plus de quatre milliards d’USD par an en faveur de l’éducation, de la santé, de l’infrastructure, du développement du secteur privé, etc. Nous nous y attelons de manière constructive et en faisant preuve d’innovation, en ne perdant pas de vue que le développement est spécifique aux réalités et dépend de la trajectoire de chaque pays.

Bon nombre de nos jeunes vivent dans les pays fragiles ou sortant d’un conflit. La nature de notre mission nous appelle à continuer à travailler dans les régions et pays dont les institutions sont faibles ou en dysfonctionnement. Il s’agit notamment de pays dévastés ou fragiles sortant du chaos et de l’anarchie. Nous accomplissons ce travail en fonction des circonstances. Nous apprécions l’impulsion donnée par l’Union Africaine et le Président Alpha Konaré en particulier.

C’est avant tout aux citoyens qu’il faut rendre compte, et non aux bailleurs de fonds et autres personnes extérieures. Les progrès ne seront pérennes et n’auront de pertinence que si les gens ordinaires y sont associés, et la légitimité de l’État ne peut que s’en trouver renforcée. Les codes de gouvernance politique, économique et d’entreprise du NEPAD offrent un cadre exhaustif défini par l’Afrique et qui lui est propre.

Mais l’Afrique n’exige pas seulement d’elle-même et de ses dirigeants responsabilisation accrue, elle en demande également de la part des partenaires. Elle veut voir aussi les belles paroles de la communauté internationale traduites en actes ; très souvent par le passé, les engagements ont été pris et par la suite, les objectifs ont été repoussés et les ambitions revues à la baisse. Les dettes ont été annulées, ce qui a libéré des ressources supplémentaires pour les dépenses prioritaires, de nouvelles initiatives louables voient le jour. Mais, une question subsiste : y aura-t-il de l’additionnalité, permettant ainsi l’accès des financements prévisibles de long terme en faveur des objectifs du Millénaire pour le développement ? Le cycle de Doha est au point mort : sera-t-il relancé, et les intérêts des pays en développement seront-ils d’emblée favorisés ? Des mesures vigoureuses seront-elles prises pour faire face au changement climatique ?

Je mesure la complexité de certaines questions soulevées ici, mais telle était la teneur du Consensus de Monterrey, un pacte pour la responsabilité mutuelle concernant les échanges commerciaux, pour l’augmentation et l’efficacité accrue de l’aide, pour la participation, la gouvernance et la gestion des biens publics mondiaux.

Ce forum offre l’opportunité de mener des discussions franches et ouvertes, à tous les niveaux, et de constater où chacune des parties en est quant à la réalisation des engagements pris. À huit années de 2015, il hors de question pour nous de décevoir la jeunesse de l’Afrique et du monde.

Je voudrais ici relever les possibilités qu’offrent la science et la technologie, qui ont permis aujourd’hui aux pays asiatiques de brûler plusieurs étapes sur le chemin du développement. Peut-être n’avons-nous pas, au cours des quatre décennies écoulées, accordé l’attention voulue à l’enseignement supérieur. Nous nous efforçons, à la BAD, de corriger cette situation en investissant dans les compétences scientifiques qui seront cruciales pour la transformation de l’économie africaine.

Au moment d’achever mes propos, permettez-moi de réaffirmer l’engagement de la Banque africaine de développement à œuvrer de concert avec l’Union Africaine, la CEA, le NEPAD et d’autres partenaires pour réduire les risques et les coûts liés à l’activité économique en Afrique et créer un climat de l’investissement plus sain. L’objectif de long terme après tout doit être une Afrique qui, comme l’ont fait la Chine, l’Inde et bien d’autres pays se passe de l’aide grâce à une participation notable aux échanges et investissements mondiaux.

L’économie mondiale est en train de subir, sous nos yeux, des mutations de grande ampleur. La prospérité se répand à travers le globe, à l’exclusion de vastes régions de l’Afrique. Nous sommes investis de la mission de saisir cette opportunité. Nos chances de réussite seront accrues si nous mettons en œuvre avec détermination la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide, si nous harmonisons nos priorités et systèmes nationaux, si nous définissons une division souple et dynamique du travail entre partenaires et si nous restons concentrés sur les objectifs à atteindre.

L’Afrique est le continent à la démographie la plus jeune. Sur 1,3 milliard de jeunes de 15 à 25 ans que compte actuellement le monde, environ un demi-milliard vit en Afrique. J’y vois une immense opportunité, mais qui ne pourra être concrétisée que si nous investissons en vous, les jeunes, dans votre éducation, dans vos compétences et que si nous vous offrons un environnement sécurisé propre à favoriser la croissance économique. Si nous avons foi en nos engagements, nous avons toutes les raisons d’envisager l’avenir avec optimisme et confiance.

Une fois de plus, je vous assure du soutien de la Banque africaine de développement. Merci de votre aimable attention.