L'emploi des jeunes en Afrique : Coup de projecteur sur la migration, les transferts de fonds et le secteur informel

12/11/2012
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Le 1er novembre, à la Conférence économique africaine qui se tenait à Kigali, au Rwanda, Shantayanan Devarajan, économiste en chef pour l'Afrique à la Banque mondiale, a déclaré que les pays africains devraient rejeter les Accords de partenariat économique (APE) que l'Union européenne tente actuellement de leur imposer pour lui faire signer des accords de migration qui bénéficieraient équitablement aux deux parties.

« Lorsqu'un africain peu qualifié émigre en Europe, sa productivité et ses revenus quintuplent. D'autre part, l'Europe compte de moins en moins de jeunes, contrairement à l'Afrique. La solution semble évidente », a affirmé M. Devarajan au cours d'une séance plénière consacrée à l'emploi des jeunes propice à une croissance inclusive.

La Banque mondiale estime que les fonds transférés par des citoyens africains vivant principalement en Europe et en Amérique du Nord ont atteint les 40 milliards de dollars US en 2010. « Mais le montant réel est probablement nettement supérieur », d'après une étude de la Banque mondiale portant sur le marché des transferts de fonds en Afrique. L'étude ajoute que les transferts de fonds « conduisent à une réduction de la pauvreté, à une amélioration des résultats en matière d'éducation et de santé, et à une disponibilité accrue de capitaux pour des placements dans de petites entreprises. Les transferts de fonds sont un effet positif et relativement non controversé de la migration. »

Selon M. Devarajan, « vous pouvez quintupler la productivité des africains peu qualifiés et leur faire faire les métiers dont les européens ont besoin, car il n'y a pas tant de jeunes qui soient prêts à les exercer en Europe. Tout le monde y gagnera. Donc, au lieu de signer des APE, demandons à l'Union européenne de signer des accords de migration pour que des jeunes africains peu qualifiés partent en Europe accomplir les tâches qui doivent y être accomplies. »

L'UE a présenté les APE comme un remplacement des accords non réciproques précédents tels que les conventions de Lomé et l'accord de Cotonou, qui est venu à échéance en 2007. Cependant, les APE sont dans le collimateur comme étant inéquitables pour les économies africaines, au motif qu'ils ne parviendront qu'à gonfler le chômage des jeunes, contre lequel les pays africains n'ont toujours pas défini leur stratégie.

Le Professeur Chukwuma Charles Soludo, président du Conseil d'administration de l'African Heritage Foundation (Fondation pour le patrimoine africain), a mis en garde les participants à la conférence: « L'Afrique doit se méfier de ces accords de partenariat économique que l'Europe tente de lui imposer, car ils constituent une importante cause supplémentaire de pertes d'emplois ».

« L'Afrique devra les signer, alors que l'Europe elle-même déclare que cette politique n'est pas bonne pour les pays les plus pauvres d'Europe et que pour cette raison, ceux-ci n'y sont pas soumis. Nous nous inquiétons de la pluie qui nous a mouillés hier, mais il semble qu'une nouvelle averse nous menace aujourd'hui », a-t-il ajouté.

Selon le professeur Soludo, ce qui est le plus inquiétant à propos des APE, c'est qu'ils n'apportent aucun véritable bénéfice net à l'Afrique.

« Des 47 pays africains, 33 font déjà partie des pays les moins avancés (PMA) et peuvent ainsi exporter « tout sauf les armes » vers l'Europe sans droits ni contingentements. Alors, où se trouve l'avantage supplémentaire pour ces pays ? », écrivait le professeur Soludo dans une analyse des APE qu'il a publiée cette année.

« Quant aux 14 pays qui ne font pas partie des PMA, il est curieux que l'Europe ne puisse pas accéder à la demande de l'Union africaine de traiter l'Afrique comme l'archétype des régions les moins avancées et de garantir le même traitement APE à l'ensemble des pays.»

« Il existe différentes propositions alternatives qui permettraient de comparer et d'étaler les modalités de libéralisation pour les synchroniser avec l'avancement économique de ces 14 pays. Jusqu'ici, ces propositions n'ont pas été prises en considération par l'Europe, même pour une simple discussion », ajoutait-t-il dans son analyse.

Fermer la porte aux APE ne suffira cependant pas à fournir des emplois en quantité suffisante aux jeunes africains, dont la Banque africaine de développement estime, dans son document « Perspectives économiques en Afrique 2012 », qu'ils seront un milliard sur le marché de l'emploi d'ici 2040.  

Selon M. Soludo, les pays africains devront « définir des stratégies et des plans nationaux pour l'emploi selon lesquels l'essentiel de la politique publique sera conçue pour sa capacité à créer des emplois, que ce soit dans le domaine de l'approvisionnement public ou dans le domaine d'actions politiques ciblées vers l'industrie. »

M. Devarajan de la Banque mondiale ajoute qu'ils devront, en outre, se concentrer sur l'amélioration de la productivité du secteur informel plutôt que d'essayer de le paralyser, non seulement parce qu'il est déjà un grand pourvoyeur d'emplois dans l'état dans lequel il se trouve aujourd'hui, mais également parce que la majorité des jeunes sont conduits vers ce secteur. Il poursuit : « La politique à suivre envers le secteur informel ne devrait pas consister à tenter de le formaliser ». « En réalité, les seules politiques dont nous disposons actuellement sont des politiques visant à sa formalisation. Mais celles-ci ne pourront mener qu'à la création d'entreprises informelles plus nombreuses encore. Ainsi, plutôt que de s'évertuer à les rendre formelles, il faut s'atteler à améliorer la productivité des entreprises informelles. »

La septième Conférence économique africaine a rassemblé près de 500 dirigeants et experts venant de l'Afrique et du monde entier qui ont débattu des perspectives du continent pour promouvoir une croissance durable et inclusive dans le contexte de la crise économique internationale. Organisée par la Banque africaine de développement en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le développement et la Commission économique pour l'Afrique, cette conférence est le plus grand événement annuel consacré à l'économie et au développement de l'Afrique.