Forum économique de Bamako - Discours de clôture de M. Akinwumi Adesina, Président de la Banque africaine de développement à l’occasion du 27e Sommet Afrique-France

13/01/2017
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Excellences,

Distingués invités,

Mesdames et messieurs,

Bonsoir mesdames et messieurs ! Je suis ravi d’être parmi vous aujourd’hui et il est réjouissant de voir un tel aéropage d’hommes d’affaires, de leaders d’opinion mondiaux, de partenaires et de collègues du développement de l’Afrique.

Ce Forum est pertinent et opportun. Je voudrais donc remercier les organisateurs pour l’excellent travail qu’ils ont accompli, et tout particulièrement M. Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef) et M. Mamadou Coulibaly, président du Conseil national du patronat du Mali (CNPM) de m’avoir invité ici aujourd’hui pour prononcer ce discours de clôture. Je suis convaincu que vous avez eu des échanges intéressants et fructueux et que les solides liens qui existent déjà entre les milieux d’affaires africains et français en sont sortis renforcés.

J’ai trois messages à partager avec vous :

 

  • Les économies africaines sont résilientes et offrent d’énormes possibilités
  • La Banque africaine de développement s’emploie à transformer les économies africaines, en vue de stimuler la croissance inclusive
  • Le secteur privé jouera un rôle crucial dans la transformation économique de l’Afrique.

Les économies africaines ont affiché des taux de croissance économique impressionnants, attribuables en grande partie à la stabilité macroéconomique, à l’amélioration des conditions d’affaires et à l’instauration d’un climat d’investissement plus favorable. Le continent connaît une meilleure gouvernance économique et une plus grande stabilité politique. Les gouvernements africains mènent des actions allant dans le bon sens, même si, naturellement, ils restent confrontés à certains défis.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un environnement international difficile. La croissance mondiale a ralenti, et en 2016, la croissance de l’Afrique a ralenti à 1,7 % contre 3,3 % en 2015.

Mais la réalité est évidemment plus complexe. Une analyse plus approfondie de la croissance en Afrique révèle que les PIB de 21 pays africains ont enregistré un taux de croissance supérieur à 4 % en 2016, alors que 10 autres ont eu un taux de 3-4 %. Ainsi, 31 pays du continent ont enregistré un taux de croissance supérieur à la moyenne mondiale, qui se situe à 3%.

L’Afrique ne s’effondre donc pas. Les économies africaines sont résilientes et seules les économies tributaires des ressources naturelles connaissent une croissance plus faible et doivent diversifier leurs économies en vue de renforcer leur résilience.

C’est la raison pour laquelle la Banque apporte des mesures de soutien contracyclique axées sur des secteurs essentiels tels que l’énergie, l’agriculture et le transport, aux pays les plus touchés par le ralentissement économique mondial : le Nigeria (1 milliard d’USD dont 600 millions d’USD déjà déboursés), l’Algérie (1 milliard d’USD), l’Égypte (500 millions d’USD), et le Gabon (270 millions d’USD).

Excellences, mesdames, messieurs,

De 1967 à 2015, la Banque africaine de développement a investi environ 112 milliards d’USD en prêts et dons en Afrique. En 2016, les prêts approuvés par la Banque s’élevaient à 10,6 milliards d’USD et notre institution a décaissé environ 7 milliards d’USD – chiffre record dans son histoire.

Pour soutenir la dynamique de croissance de l’Afrique et accélérer sa transformation économique, la Banque africaine de développement a adopté cinq grandes priorités, le « Top 5 » : Éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie, Nourrir l’Afrique, Industrialiser l’Afrique, Intégrer l’Afrique, Améliorer la qualité de vie des populations africaines.

Chacune de ces cinq grandes priorités s’attaque à un obstacle fondamental du développement de l’Afrique tout en offrant d’immenses opportunités au secteur privé. Permettez-moi de m’étendre sur chacune de ces opportunités.

Énergie : l’Afrique n’en peut plus d’être dans l’obscurité. Il est inacceptable qu’une personne sur 3 continue de vivre sans électricité, malgré les abondantes sources d’énergie du continent. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé « Éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie - le nouveau Pacte pour l’énergie en Afrique», afin de garantir l’accès universel à l’électricité en Afrique d’ici 2025.

Pour parvenir à l’accès universel d’ici 2025, il faudra mettre en place des mécanismes novateurs pour mobiliser des ressources nationales et internationales. La Banque injectera 12 milliards d’USD de ses ressources propres dans le secteur énergétique au cours des cinq prochaines années. Ces fonds devraient permettre de mobiliser 50 milliards d’USD supplémentaires auprès du secteur privé.

L’éventail des possibilités offertes au secteur privé couvre l’ensemble du secteur de l’énergie, notamment les systèmes de production d’électricité connectés au réseau par les producteurs indépendants, domaine où se concentre l’investissement privé, et le réseau de distribution d’électricité. Des investissements privés seront également nécessaires pour la mise en œuvre de solutions d’énergie hors réseau sous forme de mini-réseaux et de systèmes solaires domestiques. En décembre 2016, la Banque a lancé une Facilité d’inclusion énergétique d’un montant de 500 millions d’USD qui financera ce type d’investissements en partenariat avec le secteur privé.

D’ici 2025, nous comptons augmenter la production sur le réseau de 160 GW, réaliser 130 millions de nouveaux branchements et permettre à 75 millions de personnes de se connecter aux systèmes électriques hors réseau.

Nous devons veiller à ce que l’Afrique prenne les bonnes décisions concernant le bouquet énergétique, avec un accent particulier sur l’énergie renouvelable. Le continent est doté d’un important potentiel d’énergie solaire, hydroélectrique, éolienne et géothermique. Avec l’Union africaine, la Banque a créé l’Initiative africaine pour les énergies renouvelables afin de mobiliser environ 10 milliards d’USD pour accélérer et renforcer l’exploitation de ce potentiel.

Agriculture : L’Afrique continue de consacrer 35 milliards d’USD par an à l’importation de denrées alimentaires. Ce faisant, elle détruit sa propre agriculture, gaspille ses maigres réserves de change à importer ce qu’elle devrait produire elle-même, exporte des emplois qu’elle doit conserver et doit payer des prix plus élevés du fait des fluctuations des cours des matières premières sur le marché mondial. Le secteur agroalimentaire devrait passer de 330 milliards d’USD à l’heure actuelle à 1000 milliards d’USD d’ici 2030. La solution consiste à faire en sorte que nos propres entreprises tirent parti de cette opportunité.

Nous voulons transformer l'agriculture africaine en une industrie compétitive au niveau mondial, qui crée de la richesse et des emplois. Dans le cadre de l'initiative « Nourrir l'Afrique », la Banque investira 24 milliards de dollars dans le secteur agricole africain, au cours des dix prochaines années, ce qui représente une hausse de 400 % de nos investissements dans ce secteur. Notre but est de faire de l'Afrique l'un des moteurs de l'alimentation et de l'agriculture dans le monde.

Le continent offre pour le secteur privé de nombreuses possibilités de participation et de cofinancement, notamment : infrastructure lourde, développement et gestion de zones de traitement des cultures de base, corridors agricoles, industries et parcs agro-industriels ; plateformes logistiques, initiatives de chaine logistiques et liens avec les producteurs, création et exploitation de bourses de marchandises nationales et régionales. Les retours sur investissement seront considérables.

Réaliser le potentiel de l'agro-industrie africaine pour atteindre les objectifs de l'initiative « Nourrir l'Afrique » pourrait ouvrir des marchés d'une valeur de plus 100 milliards de dollars par an, d'ici 2025. C'est une énorme opportunité pour nous.

Industrialisation: L'Afrique ne peut se permettre de se laisser distancer par les autres continents. La part de l'Afrique dans les exportations mondiales de biens manufacturés reste inférieure à 1 %, contre 16 % pour l’Asie de l'Est. Il faut que cela change. Par le biais de l'industrie manufacturière domestique et d'une industrialisation fondée sur les produits de base, l'initiative « Industrialiser l'Afrique » créera des emplois et favorisera la transformation économique du continent. Dans ce domaine aussi, les possibilités sont considérables.

Environ 40 % de la population africaine est aujourd'hui en milieu urbain, une tendance qui s'accentue et contribue à augmenter la demande de biens de consommation. Avec plus de 70 % de la population âgés de moins de 30 ans, la structure démographique de l'Afrique offre aux employeurs une main-d'œuvre considérable. Si elle était dotée des compétences appropriées, cette main-d’œuvre pourrait accroitre la production locale et constituer un grand marché productif pour les biens manufacturés.

À son rythme d'industrialisation actuel, l'Afrique peut espérer un PIB par habitant de 2 700 dollars à l’horizon 2025. Mais l'Afrique ne peut pas se contenter d'un scénario qui perpétue le statu quo. Nous devons avoir de grandes ambitions pour l'Afrique. Des ambitions qui nous permettront de nous imposer sur l’échiquier mondial.

En Chine, à mesure que les salaires augmentent dans l'industrie, les capacités de l'industrie légère quittent le pays. Avec sa main-d'œuvre abondante et peu chère, l'Afrique offre d’excellentes possibilités à cet égard.

Intégration régionale : L'Afrique comprend une multitude de petites économies. L'industrialisation exige des marchés plus vastes et à plus grande échelle. Dans ce contexte, une intégration plus poussée du marché régional est nécessaire. L'Afrique doit échanger davantage avec elle-même. Seuls 15 % des échanges en Afrique sont intrarégionaux, contre 63 % dans l'Union européenne. Nous devons réaliser des progrès substantiels dans le domaine de l'intégration régionale.

Pour doper les échanges régionaux, il faudra investir davantage dans les infrastructures transfrontalières et stimuler l'intégration des marchés financiers partout sur le continent.

C'est pourquoi la Banque africaine de développement a lancé l'initiative Marchés financiers africains, pour promouvoir une plus grande intégration des places boursières du continent – de Casablanca à Nairobi, en passant par Lagos et Johannesburg. L'intégration des marchés financiers renforcera la mobilisation de ressources et les investissements transfrontaliers dans toute l'Afrique. En outre, la Banque a créé le Fonds obligataire domestique africain (FODA) d'une valeur de 200 millions de dollars, pour stimuler les liquidités et accroitre la taille du marché obligataire sur le continent.

La Banque investit également dans les autoroutes et les corridors commerciaux sous-régionaux, pour faciliter la circulation transfrontalière des personnes, des biens et des services et, par conséquent, stimuler les échanges internes. En 2016, la Banque a approuvé le projet de route transnationale Kibuye – Rusumo, entre l'Ouganda et le Rwanda, d'une valeur de 244 millions de dollars. La Banque travaille également sur un projet d’autoroute transnationale Lagos - Abidjan, un corridor commercial vital qui reliera cinq pays d'Afrique de l'Ouest.

Outre le transport, la Banque investit aussi lourdement dans l'infrastructure régionale à haut débit, pour améliorer les communications et la connectivité transfrontalières, afin de faciliter l’exercice de l’activité économique. La Banque a approuvé le projet Dorsale à fibre optique d’Afrique centrale, d'une valeur d'environ 95 millions de dollars, qui vise à créer une infrastructure à haut débit transfrontalière entre le Cameroun, le Congo et la République centrafricaine. Cet investissement permettra en particulier de promouvoir les potentiels de la République centrafricaine, un pays enclavé, et d’y réduire les poches de fragilité.

Améliorer la qualité de vie : nous devons « améliorer la qualité de vie des populations africaines », en particulier l’emploi des jeunes, l’eau, l’assainissement et la santé. La crise migratoire que connaît l’Europe s’explique principalement par la crise du chômage des jeunes en Afrique. La solution, ce n’est pas l’Europe. Nous devons traiter le problème à la source, en offrant à la jeunesse africaine des possibilités nouvelles et meilleures.

C’est la raison pour laquelle la Banque africaine de développement a lancé l’Initiative « emplois pour les jeunes en Afrique », notre programme phare pour résoudre le problème du chômage des jeunes en Afrique. Il vise à aider à la création d’environ 25 millions d’emplois au cours des dix prochaines années. Par le biais de cette initiative, nous aiderons à mobiliser 3 milliards de dollars pour soutenir les jeunes entrepreneurs en Afrique. Nous mettrons l’accent sur l’agro-industrie, les TIC, une meilleure adéquation des compétences et le soutien à la jeunesse, grâce à la création de d’incubateurs d’entreprises et à l’accès aux financements.

Nos partenaires doivent résolument soutenir cette réponse de l’Afrique. Il faut susciter à nouveau un espoir bien fondé en Afrique, en lieu et place de la recherche désespérée d’un espoir incertain en Europe.

Au moment où l’on observe le vieillissement de la population mondiale, un continent africain plus jeune et plus dynamique pourrait devenir le centre mondial pour l’entreprenariat des jeunes.

Excellences, Mesdames et messieurs,

Le secteur privé a largement contribué à la croissance de l’Afrique. Il représente désormais plus de 80 % de la production totale, deux tiers de l’ensemble des investissements et trois quarts du crédit total en faveur de l’économie. Par ailleurs, il emploie près de 90 % de la population en âge de travailler. Une telle contribution est remarquable.

Nous prévoyons un rôle du secteur privé encore plus important dans les années à venir. Mais les seules ressources de la Banque africaine de développement ne suffiront pas pour mettre en œuvre les priorités du Top 5. Il en faudra d’autres.

L’Afrique progresse rapidement. L’urbanisation et la croissance rapide de la classe moyenne – qui pourrait atteindre 1,1 milliard d’ici à 2060 – feront du continent un énorme marché de consommateurs. Les dépenses de consommation en Afrique devraient doubler et atteindre 1 400 milliards de dollars à l’horizon 2020. En outre, le continent africain devient plus propice aux investissements. Selon la Banque mondiale, 30 % des réformes effectuées en matière de réglementation des entreprises en 2015 dans le monde ont eu lieu en Afrique subsaharienne.

Pour l’investissement direct étranger, l’Afrique reste la deuxième destination qui connaît la croissance la plus rapide. Les investissements directs étrangers en faveur de l’Afrique devraient se maintenir à environ 57,5 milliards de dollars en 2017.

Les possibilités d’investissement sont énormes et davantage de partenariats sont nécessaires, pour entrer dans une nouvelle phase de transformation du développement de l’Afrique.

Pour ce faire, nous devons au préalable clarifier les choses : les économies africaines demeurent solides, résilientes et attractives. L’Afrique reste debout. Pour stimuler la croissance inclusive, des investissements plus importants sont nécessaires dans le secteur privé.

Je ne doute pas que votre engagement constant en faveur de l’Afrique portera ses fruits pour vous et pour l’Afrique : le continent de l’espoir et des possibilités. La Banque africaine de développement est prête à établir des partenariats avec vous. Aidez-nous à réaliser les objectifs du Top 5 pour l’Afrique pour la prospérité de tous.

Je vous remercie.