Les 50 années à venir: L'Afrique que nous voulons

Cette année, le Dialogue des gouverneurs a pour thème « Les 50 prochaines années - L’Afrique que nous voulons ». Il reflète une vision pour l’Afrique qui se fonde sur les aspirations des pays africains et de leurs populations, telles qu’énoncées dans le document intitulé « Agenda 2063 - L'avenir que nous voulons pour l'Afrique », où il est fait état d’une « Afrique intégrée, au service des populations, prospère et en paix avec elle-même ». L’Agenda 2063 consacre aussi les idéaux du panafricanisme.

L’année dernière, l’Union africaine (UA) a soumis à débat le projet de document-cadre de cet Agenda 2063 auprès de la société civile, du secteur privé, des milieux universitaires et de groupes de réflexion de toutes les régions du continent. L’élaboration du document a bénéficié de l’appui de la Banque africaine de développement (BAD), de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et du NEPAD. L’Agenda 2063 entend définir une trajectoire de croissance inclusive pour l’Afrique sur les 50 prochaines années, tout en intégrant les enseignements tirés des 50 années écoulées. La version finale du document-cadre sera présentée pour adoption au Sommet de l’UA, en  juillet 2014.

Avec sa Stratégie décennale, la Banque a un rôle important à jouer pour soutenir l’Agenda 2063. Le Dialogue des gouverneurs offre ainsi l’occasion opportune de discuter de l'Afrique que nous souhaitons dans le futur, non seulement en élargissant le débat, mais aussi en  guidant la Banque dans sa contribution à cette dynamique.

Compte tenu de l’importance d’une « Afrique en paix avec elle-même » pour qu’advienne l’ « Afrique que nous voulons », le Dialogue des gouverneurs est aussi l’occasion d’examiner le récent rapport intitulé « Mettre fin aux conflits et consolider la paix en Afrique : un appel à l’action ». Ce rapport a été lancé lors du 22e sommet de l’UA (janvier 2014), sous l’égide d’Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Libéria, et de Donald Kaberuka, président de la BAD .

Les Assemblées annuelles ont pour but de conduire la réflexion sur les aspirations des peuples africains, qui vont croissant depuis quelques années, à mesure que les économies africaines se développent et que l’abondance gagne certaines couches de la population. Néanmoins, pour la majorité des Africains, ces aspirations restent à concrétiser. Pour qu’elles le soient, il faut, à notre avis, répondre à quatre impératifs, essentiels et étroitement liés.

Premièrement, il faut un leadership politique stratégique ; deuxièmement, l’intégration régionale est une condition préalable à l’avènement d’une Afrique intégrée ; troisièmement, la création d’emplois productifs pour la population nombreuse de l’Afrique, jeunes et femmes y compris, est indispensable pour qu’une Afrique au service des populations et prospère devienne réalité, et contribuera à assurer la stabilité ; quatrièmement, endiguer les conflits et la fragilité permettra de dégager des fonds à consacrer aux efforts nécessaires pour se lancer sur la voie de la transformation de l'Afrique. Cette esquisse des enjeux est destinée à fournir aux gouverneurs des axes de discussion et les corrélations existantes, afin qu’ils puissent débattre et formuler des messages précis, « prêts à l’emploi », sur lesquels les gouvernements et la Banque puissent interagir.

L’Agenda 2063 et les aspirations des populations africaines

Pour réaliser son potentiel, l’Afrique doit ancrer solidement sa trajectoire de développement des 50 prochaines années dans les aspirations de ses populations – hommes et femmes, jeunes et vieux, milieux urbains et ruraux, quel que soit l’âge. Bien qu’issus de pays africains et d’horizons différents, les groupes qui ont débattu de l'Agenda 2063 ont exprimé des aspirations étonnamment similaires s’agissant de leur avenir et de leur continent :

  • Un continent prospère, fondé sur une croissance inclusive et respectueuse de l’environnement ;
  • Un continent intégré, fort de son unité politique et du panafricanisme ;
  • Un continent où règnent la bonne gouvernance, la démocratie, le respect des droits de l’homme et de l’État de droit ;
  • Un continent où règnent la paix et la sécurité, doté d’une identité culturelle, de valeurs et d’une éthique forte ;
  • Un partenaire solide et influent sur la scène mondiale.

Toutes ces aspirations rejoignent les fondamentaux de l’action de la Banque, tels que définis dans sa Stratégie décennale, notamment la place centrale qu’elle accorde à la croissance inclusive et à la transition vers une croissance verte. L'unité et l'intégration de l'Afrique sont depuis longtemps un pilier du travail de la Banque, et beaucoup a été fait au cours de la décennie écoulée pour les renforcer de diverses manières, notamment à travers l’appui aux infrastructures régionales . La gouvernance est au cœur des activités de la Banque, notamment avec le renforcement des institutions, afin d’assurer la paix et un développement soutenu et, surtout, pour empêcher les pays de sombrer dans des cycles de fragilité qui entretiennent la pauvreté et l’instabilité régionale.

La vision énoncée dans l’Agenda 2063 ne pourra devenir réalité que si l’Afrique parvient à une croissance forte, soutenue et inclusive. Si le continent maintient sa performance économique actuelle, son PIB par habitant ne cessera d’augmente durant les 50 prochaines années. Au terme de ce laps de temps, la plupart des pays africains auront atteint le statut de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Et l’Afrique deviendrait ainsi un pôle de croissance mondiale à part entière. L’autonomisation des jeunes et l’égalité hommes-femmes pourraient servir de moteurs du changement pour que se réalise l’Agenda 2063.

Les 50 prochaines années – Facteurs de changement et grandes tendances

Pour accomplir l’Agenda 2063, les pays africains doivent prendre conscience des changements et des tendances qui se profilent et saisir les occasions qui se présenteront. En réfléchissant aux 50 prochaines années, la Banque a identifié les principaux facteurs de changement :

  • La mondialisation et la structure changeante des marchés mondiaux, avec une classe moyenne en expansion et des pays en développement qui ont de plus en plus de poids dans le commerce mondial ;
  • Les nouvelles technologies et l'innovation, en particulier dans les secteurs de la santé, de l'agriculture et de l'énergie ;
  • La modification des règles régissant le commerce et la finance à l’échelle mondiale, ainsi que l’importance de l'aide en déclin ;
  • L'environnement physique – par exemple, le changement climatique ; la pénurie de terres et d'eau ; un déficit généralisé en infrastructures ;
  • Les ressources humaines – une transition démographique en retard, des inégalités flagrantes entre hommes et femmes, la persistance du lourd fardeau du VIH ;
  • Le développement du secteur privé et la démocratisation.

Ces changements sont susceptibles d'entraîner une urbanisation accélérée, une hausse des migrations et une augmentation de la productivité agricole, tandis que les ressources naturelles garderont un rôle proéminent. Cette transformation structurelle pluridimensionnelle exigera un effort considérable de la part des dirigeants africains et de leurs peuples. Mais à terme, diligence et engagement finiront par payer, largement récompensés par une croissance forte, soutenue et inclusive dans les décennies à venir.

Principaux sujets de discussion

La vision d’une « Afrique intégrée, au service des populations, prospère et en paix avec elle-même » nécessite, pour devenir réalité, un leadership politique stratégique, l’intégration régionale, la création d’emplois et la réduction des conflits et de la fragilité.

Leadership politique stratégique

Pour que la transformation de l'Afrique réussisse et qu’elle affiche une croissance forte dans les 50 années à venir, il faut un leadership politique stratégique à tous les niveaux et dans toutes les couches de la société, qui soit adossé à des institutions fonctionnant correctement et à un environnement propice aux affaires. Définir les bonnes orientations générales requiert un leadership politique stratégique, tant au à l’échelle nationale, que régionale et mondiale, mais aussi au niveau des gouvernements, de la sphère économique et de la société civile – fonctionnant tous ensemble pour atteindre des objectifs communs. Si l’Afrique peut s’inspirer des bonnes pratiques d’autres régions en développement, elle a aussi – et de plus en plus – ses propres bonnes politiques qu’elle peut partager avec d’autres. C’est le cas, par exemple, de la réponse efficace qu’elle a apportée à la crise, durant laquelle elle a continué de mettre en œuvre une politique macroéconomique globalement prudente et résisté aux tendances protectionnistes. Ces dernières années, elle a également fait d’importants efforts pour améliorer le climat des affaires, au point que certains pays du continent figurent aujourd’hui parmi les plus grands réformateurs dynamiques. Cet dynamique politique doit se maintenir.

La réalisation du potentiel de l’Afrique sera vraisemblablement déterminée par : i) la capacité des décideurs politiques à maintenir le cap sur les résultats socio-économique à long terme, dans un contexte caractérisé par des demandes concurrentes à court terme, et leur volonté de mettre en œuvre des politiques pragmatiques et qui ont fait leurs preuves ; ii) la capacité d'encourager la coopération transfrontalière ; et iii) surtout, leur attachement à la bonne gouvernance, à la transparence et à la responsabilisation. Les décideurs politiques africains doivent veiller à ce que les politiques adoptées soient stratégiques et fassent avancer l’Agenda 2063.

Partenaire solide, nouveau et influent sur l’échiquier mondial, l’Afrique se doit en conséquence d’amplifier sa voix au sein des instances économiques internationales et de participer plus activement à la gouvernance des institutions internationales. Par ailleurs, ses points de vue doivent être pris en considération lors des prises de décisions sur l’allocation des fonds destinés à financer l’adaptation au changement climatique.

Intégration régionale

L’intégration régionale est un processus multiforme et évolutif, qui englobe les mouvements de biens, de capitaux, de personnes et d’idées. Le leadership politique stratégique est primordial pour que se concrétise la vision d’un continent intégré, définie dans l’Agenda 2063. En réduisant la fragmentation et l’exclusion spatiales, l’intégration aidera l’Afrique à réaliser son potentiel de croissance durable et inclusive. Elle lui permettra aussi de tirer le meilleur parti de la mondialisation, non sans atténuer certains de ses risques.

Si des progrès ont été accomplis dans certains pays et régions, les échanges commerciaux intra-africains restent globalement faibles, en comparaison avec d’autres régions dans le monde. Or, le commerce intra-africain avec les pays connaissant une croissance rapide peut accroître la résilience des pays africains face aux chocs mondiaux, en favorisant des économies d’échelle et en encourageant la diversification régionale. Les restrictions affectant l’accès aux marchés du travail africains les plus dynamiques doivent également être levées afin de favoriser la libre circulation de la main-d’œuvre.

En outre, en dépit d’avancées substantielles dans la construction et l’extension d’infrastructures régionales, de transport et d’énergie en particulier, les déficits demeurent importants. Le manque d’infrastructures régionales limite la circulation des talents et des idées entre les 54 pays africains. Il renchérit aussi le coût des affaires. Pour avoir mis les infrastructures au cœur de son action, la Banque est bien positionnée pour soutenir l’intégration économique de l’Afrique et l’aider à créer des marchés plus vastes et plus connectés, tout en offrant aux pays enclavés  – dont des États fragiles – un meilleur accès à la mer et aux marchés mondiaux.

L’intégration régionale n’a pas que des avantages ; elle a aussi des coûts. Par conséquent, les stratégies d’intégration régionale doivent inclure un système transparent, équitable et fondé sur des règles pour les partager. Au niveau des pays, l’adhésion aux réformes pourrait être favorisée par la création de filets de protection sociale pour les personnes affectées par l’intégration régionale (par exemple, la perte d’emploi due à la libéralisation du commerce). 

Emplois productifs et débouchés

La vision d’un continent prospère et au service des populations, telle que définie dans l’Agenda 2063, préconise de créer des emplois et des opportunités d’emplois pour la jeune et croissante population de l’Afrique. C’est d’ailleurs une aspiration majeure de nombreux pays africains, pour aujourd’hui et pour demain. À cet égard, la transformation la plus significative pour l'Afrique nécessiterait de créer  des emplois en plus grand nombre, dans le secteur privé en particulier.

L'innovation, l'entrepreneuriat et l'amélioration des compétences sont indispensables pour accroître la compétitivité des économies africaines. De plus, développer le capital humain, assouplir les lois sur les migrations et encourager la mobilité des cerveaux concourraient à libérer le potentiel de la population africaine. Accroître les possibilités d’accès à l’instruction et à l’emploi pour les jeunes et les femmes permettrait également d’augmenter la productivité du travail en Afrique, d’élargir l’assiette fiscale et d’encourager l’innovation et la compétitivité dans les affaires. Une transformation profonde de la productivité agricole entraînerait pour les populations rurales une augmentation substantielle de revenu, et permettrait aussi aux exploitations agricoles, grandes et petites, de devenir rentables.

Il est de l’intérêt de l’Afrique de participer plus activement aux chaînes de valeur mondiales et régionales, avec des biens à plus forte valeur ajoutée. Malheureusement, de nombreux pays africains commencent à peine à accéder à ces chaînes de valeur, au-delà des exportations de ressources naturelles. Cependant, certains pays font des progrès considérables pour s'y intégrer, en particulier dans le secteur de l'industrie légère, et offrent donc des exemples de bonnes pratiques.
Les efforts que déploient les pays africains pour s’intégrer aux chaînes de valeur mondiales doivent s’accompagner d’une conduite responsable des entreprises multinationales en tant qu’acteurs majeurs de ces chaînes de valeur. Plus précisément, ces entreprises doivent négocier des contrats équitables, adopter des technologies appropriées et propres, partager leur savoir et, d’une manière générale, se conformer à de bonnes normes de comportement institutionnel.

Conflits et fragilité

L’avènement « d’une Afrique en paix avec elle-même » est primordial dans la vision définie dans l’Agenda 2063. Les conflits et la fragilité sont des obstacles majeurs au développement du continent. Environ un tiers des pays africains, totalisant plus de 200 millions d’habitants, sont considérés comme étant en état de relative fragilité socio-économique. Dans le contexte africain, la fragilité n’est pas une situation statique, mais un continuum dynamique.

Afin de réduire les conflits et la fragilité, il a été créé un Panel de haut niveau sur les États fragiles, dirigé par la présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf. Le Panel a examiné les sources de la fragilité en Afrique et conclu que la lutte contre la fragilité et les conflits sur le continent nécessite une double action. D’une part, il importe de mettre en place des réponses stratégiques efficaces aux changements les plus perturbateurs auxquels l’Afrique est confrontée (par exemple, le chômage des jeunes, l'urbanisation, la pauvreté et les inégalités). D’autre part, il faut faire émerger des sociétés et des États résilients, à même de gérer ces pressions et de prévenir les conflits.

La fragilité différant d’un endroit à l’autre et sachant qu’il n’existe pas de situation unique pour la décrire de façon exhaustive et universelle, il n’existe pas non plus de solution unique pour la résorber. Outre l’édification de l'État, la lutte contre la fragilité suppose de s’appuyer sur la résilience des sociétés africaines, y compris le secteur privé et les organisations de la société civile, et sur les mécanismes et processus continentaux et régionaux. Nombre de facteurs de conflit en Afrique sont de nature régionale, appellant des solutions régionales. Par exemple, dans certains pays (tels que le Soudan et le Soudan du Sud), la coopération en matière de gestion et de contrôle des ressources naturelles transfrontalières pourrait grandement contribuer à la paix et à une prospérité régionale partagées.

Le Panel de haut niveau sur les États fragiles a, par ailleurs préconisé, diverses mesures, dont la Banque pourrait s’inspirer pour renforcer sa capacité d’action en matière de conflit et de fragilité. Le Panel a souligné la nécessité, pour la Banque, de faire preuve de plus de diligence et de flexibilité dans ses interventions dans les pays post-conflits, en comparant le risque fiduciaire avec le risque lié à l’inaction. Le Panel a également recommandé à la Banque d’élaborer un instrument de financement thématique réservé à la prévention des conflits et au renforcement de la résilience. La Banque pourrait en outre nouer des partenariats plus nombreux avec d’autres institutions sur les questions de conflit et de fragilité, au niveau tant régional que national.

Conclusions – Le rôle de la Banque africaine de développement

Le cinquantième anniversaire de la BAD en 2014 est l’occasion de célébrer ses réalisations et le chemin que l’Afrique a parcouru et, dans le même temps, de baliser les étapes à venir sur la voie du développement. La Stratégie décennale de la Banque s’articule autour de cinq priorités opérationnelles (développement des infrastructures, développement du secteur privé, intégration économique régionale, gouvernance et responsabilité, compétences et technologie) et de trois domaines d’intérêt particulier (États fragiles, sécurité alimentaire et genre), pour lesquels la Banque jouit d’un avantage comparatif, est dotée d’une expertise, peut intervenir et inspire confiance. Tous ces volets jouent un grand rôle pour contribuer efficacement à concrétiser la vision définie dans l’Agenda 2063.

La BAD s’est faite l’avocat d’une nouvelle initiative visant à favoriser la concrétisation de la vision et l’atteinte des objectifs inscrits dans l’Agenda 2063, en matière de projets d’infrastructures régionales qui soient transformateurs. Ainsi, le fonds Africa50 est un mécanisme nouveau, crédible et innovant, de financement des infrastructures, en appui à la transformation économique de l’Afrique. Il œuvrera avec les entités régionales à atteindre les objectifs fixés que l’Afrique s’est fixés pour l’Afrique, en partenariat avec d’autres.

À mesure que les pays africains consomment davantage de savoir, ils exigent de la Banque des financements assortis de solutions axées sur le savoir et d’innovation. Le but stratégique de la Banque pour les 10 prochaines années est de « fournir des solutions axées sur le savoir » pour la transformation de l’Afrique et renforcer son leadership intellectuel sur un certain nombre de thèmes nouveaux. L’objectif primordial dans ce domaine est de recourir au savoir, pour apporter des solutions fondées sur des données probantes aux principaux problèmes de développement. Ce, afin qu’advienne l’« l’Afrique que nous voulons » dans les 50 années à venir.

You are currently offline. Some pages or content may fail to load.