CLIMAT : Rendre aux forêts leur rôle régulateur en impliquant les acteurs locaux dans leur gestion

12déc.2018
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Les forêts jouent un rôle de premier plan dans le climat mondial. Les arbres et les sols qui les composent captent le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le convertissent, par la photosynthèse, en carbone, qu’ils emmagasinent ensuite sous la forme de bois et de végétation. C’est un processus connu sous le terme de « piégeage du carbone ». Les forêts fixent d’énormes quantités de carbone. Au total, les forêts et les sols forestiers de la planète stockent plus de 1 000 milliards de tonnes de carbone, deux fois plus que le volume présent dans l’atmosphère. Empêcher ces stocks de carbone d’être libérés sous forme de gaz est crucial pour le bilan carbone, vital pour la conservation de l’environnement et utile pour un meilleur contrôle du réchauffement global (www.fao.org).

Pourtant, dans les pays africains, les forêts ont été gérées de façon centralisée à la suite de la colonisation1,2,3. La gestion actuelle des forêts classées a plutôt conduit à des déforestations et à des dégradations4. Ces formations végétales ne participent alors que peu à la séquestration des gaz à effet de serre, cause majeure du réchauffement global, et aux efforts de réduction de la pauvreté5. L’objectif de cet article de blog est d’étudier les avantages d’une meilleure implication des acteurs locaux, conduisant à une plus grande appropriation desdites forêts classées. Cela passe par une description de la situation de gouvernance des forêts classées et des besoins d’implication des populations locales, dans un contexte d’augmentation de la démographie et de progrès démocratique.

Trois outils principaux ont été utilisés dans le cadre de cette étude. Le premier a consisté en une revue de la documentation, explorée dans les bibliothèques des universités de Ouagadougou, des centres de recherche et du ministère en charge de l’Environnement du Burkina Faso. Les projets du ministère ont été largement mis à contribution, notamment le Programme d’investissement forestier (PIF) financé par la Banque africaine de développement et le Fonds d’intervention pour l’environnement. Le deuxième outil, un guide d’entretien, a été soumis aux agents forestiers des régions, des provinces et des départements, aux élus locaux, aux notabilités coutumières et religieuses et aux comités, unions et fédérations impliqués dans la gestion des forêts. Le troisième outil était un questionnaire adressé à un échantillon représentatif de villages riverains des forêts situées dans la zone d’intervention du PIF. Dans chacun des villages, les ménages, regroupés selon trois niveaux de pauvreté (pauvres, moyennement pauvres et plus aisés), ont été choisis de façon aléatoire sur la base d’une liste des foyers préalablement établie. Tous les membres d’un ménage âgés de plus de 7 ans ‒ âge à partir duquel ils interviennent dans les forêts ‒ devaient répondre aux questions. Les problématiques liées au genre ont ainsi été prises en considération.

Les entretiens se sont déroulés dans 142 villages et dans les chefs-lieux de 10 provinces et de 5 régions définies pour l’étude. Les enquêtes individuelles ont concerné au total 6 178 personnes, réparties dans 883 ménages, dont 45 % de femmes, mariées, veuves ou divorcées, et de jeunes filles.

Les failles d’une gestion centralisée des forêts classées

La gestion des forêts classées n’a pas connu d’innovation majeure depuis la période coloniale. L’État en est le garant et exerce ce pouvoir régalien à travers des directions techniques déconcentrées et décentralisées6. Les difficultés rencontrées ont poussé le gouvernement à inclure dans la gestion une dimension participative, amenant les populations locales à être parties prenantes dans les activités liées à ses projets et programmes développés dans le cadre de la politique forestière et environnementale. L’exploitation illégale s’est étendue. Les forêts se sont appauvries, devenant parfois le refuge des extrémistes (à l’instar des forêts de l’est du Burkina Faso occupées par des djihadistes), et ne contribuent pas à la diminution du taux de pauvreté des acteurs locaux. Réalisées pour la plupart sans respect des normes, les exploitations conduisaient à la libération des gaz à effet de serre séquestrés et à leur plus grande concentration dans l’atmosphère.

L’adaptation et l’atténuation du changement climatique autour des forêts classées ne sont pas optimales. L’Afrique en a pourtant doublement besoin. D’une part, pour respecter l’Accord de Paris qui vise à maintenir une augmentation de température inférieure à 2 °C, et d’autre part pour permettre aux populations vulnérables, notamment dans les campagnes où l’on dénombre les plus pauvres, de disposer de plus de moyens d’adaptation7,8,9. Une innovation majeure consisterait à décharger l’État de quelques prérogatives régaliennes au profit des acteurs locaux dans la gestion des forêts classées. Les approches passées ont privilégié les groupes organisés, souvent sous couvert de projets et programmes qui les ont mis en place. Mais ces approches n’ont pas permis d’inverser la tendance de la dégradation et de la déforestation10. La large majorité des acteurs locaux, les populations riveraines non organisées, les structures traditionnelles de gestion ou les élus locaux ont été tenus à l’écart au profit de comités (villageois, intervillageois), unions ou fédérations de gestion des forêts. Ces dernièrs ne survivaient pas, d’ailleurs, aux investissements apportés par lesdits projets et programmes. Les seules organisations ayant subsisté tiraient leurs revenus de la vente des produits forestiers issus des aménagements.

Les approches timides de participation n’ont permis qu’à un groupe non représentatif de tirer profit de la gestion des forêts. Selon une étude menée au Burkina Faso, les personnes scolarisées, à même d’apporter des innovations, sont écartées des groupes de gestion5. Les jeunes filles en sont aussi systématiquement exclues. Dans le même temps, les déforestations et les dégradations sont devenues si importantes que les populations locales voient l’un de leurs moyens de subsistance se tarir. Ces communautés ont demandé à être mieux impliquées, dans le cadre d’un processus d’autonomisation de la gestion de leurs forêts.

Vers une autonomisation de la gestion

La gestion centralisée des forêts classées n’a pas ouvert une voie réglementaire ou législative à une autonomisation de la gestion. Les Codes forestiers et de l’environnement n’évoquent pas de gestion autonome. Toutefois, quelques ouvertures se font jour, qui peuvent permettre d’y accéder. Au Burkina Faso par exemple, des gestions sous contrats sont autorisées. Elles ont donné lieu à la création de concessions de chasse ou de pêche pour le privé et les ONG. Ces contrats sont assortis de cahiers des charges précis, et des sanctions sont prévues en cas de non-respect. De tels contrats pourraient être initiés pour les populations locales, en mettant en œuvre les structures innovantes, mais également les structures traditionnelles. Cela passe nécessairement par la reconnaissance des structures traditionnelles, notamment les chefferies de terre et de village, et de leurs droits.

Le postulat est qu’une forêt gérée par les populations riveraines est mieux protégée. Celles-ci sont en effet les mieux à même de prendre les mesures adaptées pour protéger les domaines forestiers de toutes formes de dégradation et de destruction. La question de l’autonomisation, évoquée durant les rencontres avec les agents du ministère chargé de l’environnement, a pourtant reçu une fin de non-recevoir. La source d’inquiétude, pour les autorités, réside dans le manque de capacités des acteurs locaux en matière de gestion forestière. Elles évoquent également leurs mauvaises pratiques, responsables de la situation actuelle.

Les règles de gestion édictées par les pouvoirs traditionnels étaient pourtant respectées, et toute la population y participait activement, notamment en dénonçant les manquements. Du point de vue des populations locales, les forêts appartiennent à l’État et à ses agents forestiers, et par conséquent à personne. De sorte que les exploitations frauduleuses étaient légion, l’essentiel étant de ne pas se faire prendre…

Les populations riveraines manifestent la volonté de s’approprier les forêts. Le renforcement de leurs capacités est nécessaire, en s’appuyant sur les connaissances endogènes de gestion11,12,13,14,15. Des appuis en recherche-développement sont également requis pour faire progresser, de manière participative, les bonnes pratiques de gestion, qui seront par la suite vulgarisées. Mais de telles initiatives ne sont pas soutenues par les institutions financières, bien qu’elles promettent des retours sur investissement rapides et offrent des gages de succès dans la lutte contre la pauvreté en faveur des personnes vulnérables, les femmes notamment.

Conclusion

Une plus grande séquestration de carbone par les forêts classées passe par leur appropriation véritable par les populations locales riveraines. L’État pourra jouer son rôle régalien tout en accompagnant ces acteurs locaux, de faibles capacités techniques et organisationnelles, dans l’exploitation prévue par la règlementation en vigueur. Les expériences de gestion par les acteurs locaux permettront en outre de revisiter ces règlements pour mieux les adapter à la réalité du terrain. Les forêts participeront ainsi à la lutte contre la pauvreté, grâce au déploiement des services écosystémiques. C’est la meilleure voie pour lutter efficacement contre l’exploitation illégale et augmenter sensiblement la séquestration de carbone.

Rendez-vous sur notre site web dédié à la COP24 ici.

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Références bibliographiques

1. Burkina Faso. 2012. Plan de préparation à la REDD.

2. Louis Sawadogo. 2006. Adapter les approches de l’aménagement durable des forêts sèches aux aptitudes sociales, économiques et technologiques en Afrique. Le cas du Burkina Faso.

3. John Dixon, Aidan Gulliver et David Gibbon. 2001. Systèmes d’exploitation agricole et Pauvreté. Améliorer les moyens d’existence des agriculteurs dans un monde changeant. Édité par M. Hall. Rome et Washington.

4. MECV. 2007. Situation des forêts classées du Burkina Faso et Plan de réhabilitation. Ouagadougou.

5. Joachim Bonkoungou et P. Grégoire Sama. 2017. Étude diagnostique et Établissement de la situation de référence dans la zone d’intervention du projet. 59.

6. Assemblée nationale. 2011. Loi n° 003-2011/AN portant Code forestier au Burkina Faso.

7. Organisation internationale de la francophonie ‒ Institut de la francophonie pour le développement durable (OIF-IFDD). 2016. De Paris à Marrakech ou le défi de la mise en œuvre. Vingt-deuxième Conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CdP22, CRP12 EtCRA1).

8. Olivier Beucher et al. 2017. Étude de vulnérabilité aux changements climatiques des zones rurales de la région Boucle du Mouhoun au Burkina Faso. Rapport de synthèse des principaux résultats.

9. Secours catholique. 2018. L’agroécologie, une approche clef face aux changements climatiques.

10. MEDD. 2011. Troisième rapport sur l’état de l’environnement au Burkina Faso. Ouagadougou, Burkina Faso.

11. Joachim Bonkoungou, Edwige Mireille Bélem, Loukmane Goumbané, Elimelec B. Ouédraogo et Carole Berthine Bambara. 2011. Rapport technique final du projet Adaptation aux changements climatiques, dans les villes et les campagnes du Burkina Faso. Ouagadougou, Burkina Faso.

12. A. M. Diallo. 2008. Intégration des connaissances, pratiques et espèces indigènes dans la lutte contre les invasions biologiques et l’amélioration de la ressource en eau et de sa qualité : cas du bassin versant du barrage de Tinkisso et de sa forêt humide Sincéry-Ourssa à Dabola (Guinée). Université du Québec à Montréal, Canada.

13. Aby Dramé et André Kiema. 2012. Comment lutter durablement contre les effets néfastes des changements climatiques en Afrique de l’Ouest : cas des pratiques de connaissances locales.

14. Marie-Joëlle Fluet. 2006. Impacts des changements climatiques sur les agriculteurs de la province du Zondoma au Burkina Faso : adaptation, savoir et vulnérabilitéUniversité du Québec à Montréal, Canada.

15. UICN. 2011. Projet Intégration de l’adaptation au changement climatique dans les stratégies de réduction de la pauvreté : rapport Synthèse des études de capitalisation des connaissances, pratiques, stratégies et technologies locales d’adaptation au changement climatique.


Joachim Bonkoungou, de nationalité burkinabè, est consultant chargé du changement climatique et de la croissance verte à la Banque africaine de développement en Côte d’Ivoire. Avant de rejoindre la Banque, Joachim occupait le poste de chargé de recherche en géographie, environnement et climat au Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES) au sein de l’Institut de l’environnement et de recherche agricole du Centre national de la recherche scientifique et technologique au Burkina Faso.


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