Cédric Mbeng Mezui, spécialiste des marchés financiers : « En Afrique, les banques centrales doivent financer le développement »

05/10/2017
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Economiste expert en marchés financiers africains et coordinateur de l’Initiative des marchés financiers africains de la BAD, Cédric Mbeng Mezui est l’auteur d’un ouvrage intitulé Financer l’Afrique : Densifier les systèmes financiers locaux, paru en avril 2017 aux Éditions Saint-Honoré à Paris et préfacé par Léonce Ndikumana, professeur d’économie à l’université du Massachusetts aux États-Unis.

Dans cet entretien, Cédric Mbeng Mezui esquisse les meilleures pistes pour mobiliser efficacement les financements internes africains, le sujet de son ouvrage présenté le 22 septembre 2017 à Abidjan. Il plaide également pour une évolution du mandat des banques centrales africaines, estimant qu’elles doivent, outre lutter contre l’inflation, participer au financement du développement sur le continent.

Parmi les pistes que vous évoquez pour le financement du développement en Afrique, il y a celle d’une évolution nécessaire du rôle des banques centrales africaines. En quel sens ?

Comme je l’explique dans mon livre, il s’agit pour les banques centrales de revenir à leur rôle initial, celui qu’elles ont tenu pendant près de 300 ans. En effet, si vous reprenez toute la littérature existante sur le sujet, vous verrez que les banques centrales ont pris une part active dans le financement du développement, tout en veillant à la stabilité financière des États. Je vous invite à regarder l’histoire des pays émergents : vous verrez qu’ils ont eu les mêmes problèmes que nous aujourd’hui, mais que leurs banques centrales avaient un mandat pour accompagner le développement et la croissance. Après la Seconde Guerre mondiale, la Réserve fédérale américaine (FED) et les banques centrales européennes ont financé massivement les programmes sociaux. Aux États-Unis plus précisément, le secteur de l’immobilier était alors organisé par le gouvernement fédéral et la FED. Cette intervention de la banque centrale américaine, entamée sous le président Franklin Roosevelt, s’est poursuivie jusqu’au début des années 1960. En définitive, les banques centrales ont eu un rôle majeur dans le financement du développement jusqu’à la fin des années 1970. Pour être précis, ce n’est qu’après ce qu’on a appelé le “consensus de Washington”, que le mandat des banques centrales a évolué dans de nombreux pays : les banques centrales, devenues indépendantes, ont eu pour mandat de lutter surtout contre l’inflation. C’est une évolution qui se justifiait dans les pays développés. Mais pour moi, ce modèle n’est pas transposable chez nous. Lorsque les pays développés et ceux à revenu intermédiaire ont eu les mêmes problèmes que nous actuellement, qu’ont-ils fait ? Prenons l’exemple de la Corée du Sud, dont la Banque centrale a choisi, en 2016, d’injecter près de 9,5 milliards de dollars EU pour assurer la restructuration des Chaebols, ces conglomérats industriels familiaux sud-coréens en difficultés. Aux États-Unis aussi, pendant la grave crise financière de 2008, la FED est intervenue pour sauver des pans entiers de l’économie. Nous ne demandons pas aux banques centrales africaines de faire exactement comme la FED, la Banque centrale européenne ou d’autres banques centrales occidentales. Nous sommes juste convaincus que les banques centrales africaines ne peuvent plus s’enfermer dans le dogme qui réduit leur mandat exclusivement à la lutte contre l’inflation.

Votre plaidoyer pour une évolution des banques centrales africaines concerne-t-il l’ensemble du continent ou existe-t-il des spécificités ?

J’ai eu l’opportunité de participer, en 2014, au « cocus » des banques centrales africaines à Abuja. Il en était alors sorti un communiqué final disant très clairement que les banques centrales africaines, et toutes les banques centrales sans exception, soutiendraient désormais davantage le développement, qu’elles accompagneraient, par exemple, les États du continent dans le financement des infrastructures.

Vous soutenez qu’il existe de nombreuses opportunités de mobiliser des financements locaux, mais qu’ils ne sont, hélas, pas actionnés. Quels sont ces leviers de financement internes africains ?

Il faut parcourir toute la littérature empirique sur cette question : vous verrez que l’épargne domestique et le crédit au secteur privé sont les deux variables les mieux indiquées pour booster l’économie. Ce n’est ni la dette extérieure, ni l’aide publique au développement, encore moins les transferts de fonds de la diaspora. Ces sources de financement sont certes importantes, mais elles n’ont pas pour autant l’impact de l’épargne intérieure ni du crédit au secteur privé.

Le crédit au secteur privé représente 20 à 25 % du produit intérieur brut dans certains États du continent. Il atteint même 70 % au Maroc et dans certains pays d’Afrique australe. De manière globale, on peut dire que l’Afrique est sous-financée. Les flux financiers illicites – le Rapport Thabo Mbeki et les travaux du professeur Léonce Ndikumana le confirment – représentent quatre fois la dette extérieure de nos États. Cela veut tout simplement dire que l’argent est disponible mais qu’il faut trouver les moyens de le mobiliser, de le retenir. Les réformes engagées récemment au titre des retraites dans de nombreux pays en apportent la preuve, particulièrement en Afrique australe. Sur le continent, les caisses de retraite représentent près 420 milliards de dollars EU ainsi répartis : 300 milliards de dollars EU pour la seule Afrique du Sud et 100 milliards de dollars EU pour le reste du continent. Affinons encore : lorsque vous prenez le cas spécifique du Nigeria, depuis la réforme conduite vers 2004, les caisses de retraite affichent une croissance annuelle de 30 %, soit 27 à 30 milliards de dollars EU par an. Autres exemples : la Namibie dispose de près de 9 milliards de dollars EU dans ses caisses de retraite, tandis que la caisse de retraite du Botswana, avec 1,8 million d’habitants seulement, affiche près de 6 milliards de dollars. Ces deux pays, qui ont mené de profondes réformes, disposent chacun de plus de ressources, au titre des caisses de retraites, que les 14 pays de la zone franc réunis !

Avec des réformes courageuses et en réfléchissant sur le long terme, on obtient immanquablement des résultats. C’est ainsi le cas du Chili qui, grâce à sa loi sur la réforme des marchés financiers en 1981, dispose actuellement de plus de ressources au titre des fonds de pension que l’Afrique dans sa totalité – je rappelle que le Chili n’a que 17 millions d’habitants. Ce sont des réformes que la Côte d’Ivoire peut faire, que le Cameroun peut engager, que les autres pays du continent peuvent également faire. Dans le contexte actuel, près de 80 % d’Africains en âge d’aller à la retraite n’ont pas de pension. Nous avons donc ici une formidable opportunité de mobiliser des ressources internes, au seul titre des fonds de retraite. Si nous prenons la question tout aussi centrale des compagnies d’assurance, nous arrivons à un total d’actifs de près de 300 milliards de dollars EU. Il existe même une énorme marge de progression, parce qu’actuellement le taux de pénétration des compagnies d’assurance oscille entre 1 et 3 %, à l’exception encore une fois de l’Afrique du Sud où il est de 14 %. En réalité, dans de nombreux États africains, le taux de pénétration oscille entre 0 et 1 %, sauf au Maroc où il est de 3,5 %. Il n’est d’ailleurs pas très surprenant de constater que le Maroc dispose de ressources financières importantes, d’une économie dynamique, avec un secteur privé qui acquiert de plus en plus de parts de marché dans les autres États du continent. Donc, tout le défi sera, dans les prochaines années, de faire progresser ce taux de pénétration sur le continent.

Lorsque vous prenez les documents de stratégie de développement des pays, ils privilégient la mobilisation des ressources externes et accordent finalement une part congrue à la mobilisation des ressources internes. Résultat, notre système financier est actuellement aussi archaïque que celui de l’Europe du Moyen Âge. Ce qui devrait nous donner l’intime conviction que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une véritable réforme de nos systèmes financiers si l’on veut assurer un financement endogène de notre développement. C’est ce que les autres pays du monde ont fait à un moment de leur histoire. Â commencer par les États-Unis eux-mêmes avec Alexander Hamilton qui, alors ministre des Finances, avait consacré son premier rapport non pas à l’éducation, à l’armée ou à l’immobilier, mais au crédit, plus précisément à la stratégie nationale du système financier. Il montrait ainsi que le premier facteur de souveraineté nationale était l’accès au crédit.

Vous êtes de ceux qui estiment que la démographie de l’Afrique est un formidable atout. Un point de vue que tout le monde ne partage pas…

Pour moi, la démographie positive est l’un des meilleurs atouts de l’Afrique. Sur ce continent, l’âge médian est de 18 ans. L’Afrique va donc rester, pour de très longues années encore, le continent le plus jeune. En engageant les réformes dont je parle plus haut, tant au niveau des retraites que des assurances, nous avons la possibilité de mobiliser pendant deux générations divers produits financiers. Nous avons donc là l’opportunité de transformer fondamentalement nos économies, d’en faire des économies matures et de devenir des références mondiales – à condition, bien sûr, que nous mettions en place les réformes nécessaires. Si je persiste à croire que la démographie est un vrai atout pour le continent, le danger serait toutefois de ne pas accéder aux aspirations de cette jeunesse. Sur près d’un milliard et demi d’habitants, 40 % n’ont pas accès à l’eau potable, et au moins 60 % pas accès à l’assainissement. Nous devons donc travailler dur pour que ce siècle soit celui de toutes les possibilités pour l’Afrique. Mais, la toute première condition sera de mettre en place ces réformes-là.

Quelle place faites-vous à l’intégration régionale dans cette nouvelle Afrique, portée par une réforme complète des marchés financiers ?

Des facteurs intérieurs peuvent favoriser l’épargne domestique. Il me semble important de renforcer les échanges entre les pays africains pour consolider leurs économies nationales. L’un des enjeux est d’éviter que les économies africaines continuent de dépendre des cours des matières premières. Nous devons nous réfléchir autrement : qu'est-ce que la Côte d’Ivoire peut vendre au Ghana ? Qu’est-ce que le Tchad peut vendre au Gabon ? Nous devons y travailler pour consolider les échanges entre nos pays et envisager ainsi de produire d’autres Aliko Dangote sur le continent.

Faut-il finalement aborder le développement de l’Afrique avec optimisme, en dépit des défis énormes qui y sont liés ?

Oui, je le pense sincèrement. Cela étant dit, il faut vite sortir de la posture idéologique et aborder la question de manière concrète et lucide. Nous devons sans plus tarder nous atteler aux réformes indispensables à notre développement. Nous n’avons pas d’autre alternative en fait, si nous voulons cesser de voir nos frères mourir dans la Méditerranée ou s’engager dans la voie sans issue du terrorisme.