« La révolution verte est non seulement tout à fait possible, mais nécessaire et urgente en Afrique »

Par Jennifer Blanke

31/08/2017
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Man in crop field

A la veille de la 7è édition du Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF), prévue du 4 au 8 septembre 2017, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, Jennifer Blanke, vice-présidente Agriculture et développement humain et social du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), situe les enjeux de la rencontre qui aura cette année pour thème « Accélérer la marche de l’Afrique vers la prospérité : contribuer à la croissance d’économies inclusives et à la création d’emplois grâce à l’agriculture ».

Dans cet entretien, Jennifer Blanke explique les raisons du partenariat stratégique entre la BAD et l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), présente « Nourrir l’Afrique », une des cinq priorités de la Banque (Top 5), et aborde quelques enjeux majeurs de développement tels que l’atténuation des effets du changement climatique sur l’agriculture, la transformation des produits agricoles sur le continent et la création d’emplois pour les jeunes.

Qu’est-ce qui justifie, selon vous, le partenariat stratégique entre l’AGRA et la BAD ?

La Banque et l’AGRA ont en commun la volonté de mettre les agriculteurs au cœur des économies en croissance et d’œuvrer activement à libérer le potentiel du marché agro-alimentaire africain afin de contribuer à l’éradication de la pauvreté et de la faim sur le continent. Depuis 2010 – année du premier Forum organisé à Accra, au Ghana – la Banque a participé à toutes les éditions qui ont suivi : en Tanzanie, au Mozambique, en Éthiopie, en Zambie, au Kenya et en Côte d’Ivoire

Pour la Banque, cette vision commune s’exprime à travers sa stratégie « Nourrir l’Afrique » qui vise à transformer l’agriculture africaine au cours de la prochaine décennie, en favorisant le développement d’un secteur agro-industriel compétitif et pluriel. L’agriculture doit devenir une source de richesse qui améliore les conditions de vie des populations et préserve l’environnement. En effet,  « Nourrir l’Afrique » procède de la détermination d’éliminer l’extrême pauvreté en Afrique sur les dix prochaines années, d’éradiquer la faim et la malnutrition d’ici à 2025 et de faire du continent africain un exportateur net de denrées alimentaires. Il s’agit très clairement de mettre l’Afrique au sommet des chaînes mondiales de valeur, d’orienter ses produits agricoles vers l’exportation lorsqu’ils ont un avantage comparatif.

L’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) s’attache, de son côté, à dynamiser la productivité des petits exploitants agricoles pour libérer le potentiel de la transformation agricole grâce à une approche de la chaîne de valeur intégrée et à la priorité accordée aux cultures vivrières.

L’AGRF s’appuie sur un partenariat multipartite dirigé et coordonné par l’AGRA. Son objectif primordial est, entre autres, d’encourager les partenariats public-privé et de favoriser une productivité agricole durable. A terme, une telle démarche devrait contribuer à la sécurité alimentaire et nutritionnelle et à l’amélioration de la croissance économique en Afrique. Par conséquent, comme moteur de la croissance et de la stabilité économiques en Afrique,  l’AGRF constitue un instrument de libération du plein potentiel de l’agriculture du continent. Le Forum peut ainsi favoriser la transformation des petites exploitations agricoles en entreprises productives et rentables.

Au regard des résultats enregistrés à toutes ses éditions, l’AGRF  demeure un cadre privilégié d’échanges de qualité sur les enjeux de l’agriculture et de l’agro-industrie en Afrique.

Pouvez-vous nous dire en quoi l’AGRF rejoint-il les cinq grandes priorités, « Top 5 », de la Banque africaine de développement ?

Je puis affirmer qu’il existe une parfaite adéquation entre les objectifs du Forum et ceux des cinq priorités de la BAD, habituellement désignées sous l’appellation de « Top 5 ».  Au-delà des aspects de la démarche commune BAD/AGRA que j’ai évoqués précédemment, le « Top 5 » et l’AGRF misent  sur l’agriculture pour réaliser la transformation économique du continent. Officiellement lancées en juin 2016, ces priorités visent à : Éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie, Nourrir l’Afrique, Industrialiser l’Afrique, Intégrer l’Afrique et Améliorer la qualité de vie des populations en Afrique.

 « Nourrir l’Afrique » et « Améliorer la qualité de vie des populations en Afrique », deux des cinq priorités,  sont clairement en phase totale avec la finalité et les activités de l’AGRF.

L’Objectif du développement durable numéro 2 (ODD 2) vise à éradiquer la faim, à atteindre la sécurité alimentaire, à améliorer la nutrition et à promouvoir une agriculture durable. Concrètement, que fait la  BAD en matière de réduction de la malnutrition sur le continent ?

La mise en œuvre de la stratégie « Top 5 » nécessite de notre part la mobilisation d’importantes ressources financières venant à la fois des partenariats public/privé et d’investissements directs. Une bonne partie des moyens financiers ainsi mobilisée est affectée à la lutte contre la sous-alimentation qui s’appuie sur les producteurs de denrées alimentaires et les experts en nutrition. Il ne fait aucun doute que « Nourrir l’Afrique » va contribuer à l’éradication de la faim et de la malnutrition sur le continent d’ici à 2025.

Parmi les initiatives emblématiques de la Banque en faveur de bonne nutrition, on note l’« Infrastructure de la matière grise » (Grey Matter Infrastructure), qui consiste à privilégier ce secteur (Banking on Nutrition qui fait de la nutrition un enjeu transversal dans le portefeuille global de la Banque, le renforcement des capacités du personnel de la Banque ainsi que le Cadre de suivi et évaluation), et le renforcement des capacités dans l’espace de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). S’agissant de la nutrition toujours, la Banque s’emploie également à combler les lacunes en matière institutionnelle, organisationnelle et en ressources humaines en l’Afrique de l’Ouest, en mettant l’accent sur le renforcement et l’harmonisation des modules de formation existants et en assurant le perfectionnement des agents concernés. La BAD aide aussi à la création d’un réseau d’instituts de formation à la nutrition et/ou un centre d’excellence pour la nutrition dans la région.

Nous avons également l’initiative « African leaders for nutrition » (ALN), qui s’appuie sur des membres de haut niveau pouvant accroître la visibilité de la nutrition, renforcer la volonté politique, encourager les engagements politiques et financiers, attirer de nouveaux investissements vers la nutrition et faire avancer la réalisation des objectifs en matière de nutrition, notamment ceux exprimés dans le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) et dans la Déclaration de Malabo et dans l’ODD 2. La diffusion d’une argumentation économique actualisée pour des interventions nutritionnelles rentables, la proposition de politiques et de programmes reposant sur des données probantes et l’adoption d’une feuille de route afin de suivre l’évolution des aspects nutritionnels de la Déclaration de Malabo et de l’Assemblée mondiale de la santé sont au cœur de l’initiative « African leaders for nutrition » (ALN).

L’AGRF 2017 aura pour thème principal « Accélérer la marche de l’Afrique vers la prospérité : contribuer à la croissance d’économies inclusives et à la création d’emplois à travers l’agriculture ». En quoi ce thème est-il en adéquation avec l’agenda de la BAD et ses actions prioritaires ?

Environ 3 millions d’emplois seulement sont disponibles chaque année en Afrique dans le secteur formel alors que plus de 12 millions de jeunes arrivent dans le même temps sur le marché de l’emploi. Comme première institution de financement du développement en Afrique, la Banque s’est engagée aux côtés de ses pays membres régionaux pour les aider à trouver des solutions durables au déficit d’emploi des jeunes. C’est un enjeu d’autant plus urgent que ces jeunes pourraient représenter une formidable opportunité pour les économies africaines, si leurs talents étaient exploités. La stratégie élargie « Emplois pour les jeunes en Afrique » de la BAD est justement destinée à créer 25 millions d’emplois et à préparer pour le marché du travail 50 millions de jeunes d’ici à 2025. Réaliser cet objectif appelle un effort conjugué de la Banque et des pays membres régionaux.  En veillant à ce que tous les projets que nous finançons aient un volet dédié à la création d’emplois ou à la formation professionnelle, nous prenons notre part à la réalisation de cette ambition. La Banque évalue, développe, met en œuvre et renforce des solutions novatrices tout en veillant  à stimuler les investissements privés dans la création d’emplois.

Dans le secteur agricole, qui représente plus de 60 % des emplois en Afrique, la BAD entend aider à relever les défis posés par le chômage des jeunes en s’appuyant, entre autres, sur le modèle du projet « Enable youth » (Empowering novel agri-Business-led employment). A travers l’élaboration d’un programme visant à autonomiser les jeunes diplômés à chaque stade des chaînes de valeur, cette initiative entend favoriser la création d’emplois pour les jeunes dans le secteur agro-industriel. Ce programme crée des « agripreneurs » en dotant les jeunes de nouvelles compétences, de moyens technologiques et de financement afin de leur permettre de lancer des entreprises agricoles viables et rentables ; celles qui créent des emplois et génèrent des revenus pour eux-mêmes et pour leurs proches.

 Pour vous, l’Afrique peut-elle vraiment réaliser la révolution verte?

 Je réponds sans hésitation par un oui ferme. La révolution verte est non seulement tout à fait possible, mais nécessaire et urgente en Afrique. J’en veux pour preuve l’Inde qui y est parvenue sur une période relativement courte. Toutefois, si elle veut suivre les traces de l’Inde, l’Afrique doit surmonter un nombre de contraintes bien connues : la faiblesse du réseau routier, le manque d’installation d’entreposage, de capacités d’extension et de financement convenable, pour n’en citer que quelques-unes. En revanche, lorsque les gouvernements et les entreprises investissent dans l’agriculture, des gains spectaculaires sont possibles. Les expériences vécues, entre autres, en Éthiopie (floriculture), au Kenya (horticulture), au Nigeria (système de portefeuille électronique et de distribution efficace des intrants) et au Rwanda (diverses récoltes) le démontrent amplement. Pour que la révolution verte devienne une réalité en Afrique, il est impératif d’accroître la productivité et d’apporter de la valeur ajoutée à travers la transformation sur place de la production agricole du continent. L’Afrique ne peut se nourrir elle-même en n’exploitant qu’un quart de ses terres arables et en ne transformant pas sa production agricole.

Les effets du changement climatique constituent-ils un obstacle pour la révolution verte en Afrique et, si oui,  comment  le surmonter ?

Les effets du changement climatique représentent une réelle menace pour l’Afrique. Tenant compte de ces effets et d’autres phénomènes météorologiques extrêmes, l’agriculture africaine doit relever les trois défis suivants : assurer la sécurité alimentaire en augmentant la productivité et les revenus, s’adapter aux changements climatiques et contribuer à leur atténuation. Pour cela, des changements radicaux sont nécessaires dans notre système d’exploitation agricole. C’est précisément pour concilier sécurité alimentaire et changements climatiques que la FAO a élaboré le concept d’« Agriculture intelligente face au climat ».  Il s’agit ici d’améliorer la sécurité alimentaire, d’aider les communautés à s’adapter aux changements climatiques et de contribuer à l’atténuation des changements climatiques, en privilégiant des pratiques appropriées, en développant des politiques et des institutions qui offrent des moyens d’action et en mobilisant les ressources financières nécessaires.

Pour que l’Afrique engrange les bénéfices potentiels, de multiples actions doivent être entreprises. Celles-ci vont de l’amélioration de notre base de données probantes à travers des choix stratégiques à la promotion de l’adoption par les agriculteurs de technologies appropriées, en passant par la création de cadres politiques de soutien et l’apport d’investissements publics et par le développement et la mise en œuvre, notamment, de mécanismes efficaces de partage des risques. La Banque s’est dotée d’une structure adaptée pour l’agriculture intelligente à travers un personnel hautement qualifié, capable de s’assurer que toutes nos activités dans le secteur agricole s’exécutent en intégrant parfaitement les défis posés par le changement climatique.