La journée internationale de la femme, portrait : Leila Farah Mokaddem

08/03/2018
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À l'occasion du 8 mars, la Journée internationale de la femme, nous donnons la parole à huit femmes, plus une - la Directrice du genre, des femmes et de la société civile. Toutes, des femmes, formidables de la Banque africaine de développement. Voici, le sixième entretien de la série.

Entretien avec Leila Farah Mokaddem, Responsable pays pour le Maroc

Pourriez-vous vous présenter en partageant, si possible, un élément qui a fait de vous ce que vous êtes aujourd’hui, sur le plan de la formation ou sur le plan professionnel ?

Experte en politiques de développement, je suis, de par mon parcours académique et mon expérience, portée sur les domaines de la finance et de l’appui au secteur privé.

Avant de rejoindre la Banque, j’ai, de 1984 à 1996, occupé le poste de directrice des politiques et stratégies d’exportation au ministère de l’Économie de la République tunisienne avant de rallier, par la suite, le Fonds monétaire international. J’ai également servi en qualité de conseillère du ministre des Finances de Haïti pour être ensuite nommée, par le président de la République de Haïti, conseillère de la Commission présidentielle chargée d’élaborer un nouveau Code des investissements.

En 2002, j’ai rejoint la Banque en tant que cheffe de division des institutions financières. J’étais à ce moment-là en charge du financement du secteur bancaire, de la microfinance et du soutien aux petites et moyennes entreprises. J’ai pu, à cette occasion, mettre en place le produit « Garantie portefeuille » destiné aux petites et moyennes entreprises (PME) gérées par les femmes. J’ai également piloté la création du Fonds africain de garantie des PME qui, aujourd’hui, est un Fonds totalement indépendant dont l’objectif est de répondre aux problématiques du droit à la propriété et du foncier.

Je me rappelle, comme si c’était hier, de deux situations qui m’ont confortée dans cette intime conviction d’aider les femmes qui avaient envie d’entreprendre à accéder, dans de bonnes conditions, au financement. D’abord, l’exemple de cette femme entrepreneure- dont je me rappellerai toujours - qui, pour avoir accès à un crédit, a gagé son lit nuptial ! Rendez-vous compte…Le second exemple est celui d’une femme qui se voit opposer une demande de garantie de 200% du fait que son banquier qui pensait qu’elle n’était pas capable de développer sa petite entreprise. Une autre injustice des plus flagrantes.

Les différentes rencontres que j’ai eu à faire durant mon parcours m’ont véritablement permis d’appréhender l’importance de la contribution des femmes dans le développement de nos pays. En me confrontant à leurs histoires, à leurs réalités et à leurs parcours, j’ai appris combien la volonté et la détermination sont les parfaits ingrédients de la réussite.

Maintenant, en tant que Tunisienne, j’aime aussi à me présenter comme une légataire de Bourguiba qui, en promulguant à l’indépendance le Code du statut personnel, a participé de l’émancipation de la femme tunisienne. Ce Code reste un modèle à suivre pour beaucoup de pays, même si tant de choses restent à faire. Je me suis cependant rendue compte rapidement que la réalité dans d’autres pays était différente. Le droit au foncier, à l’héritage, à l’éducation était loin d’être acquis dans plusieurs pays africains, même si la loi le prévoyait.

Le développement du continent ne peut se faire sans ses femmes. C’est une évidence.

Très tôt, mes rencontres avec les femmes rurales africaines ont forgé en moi cette forte détermination à porter des projets de nature à consacrer l’importance de leur rôle dans le développement de l’Afrique. Comment l’Afrique pourra se développer en ignorant le rôle économique que pourrait jouer la moitié de sa population, les femmes ? Comment l’Afrique pourra se développer avec 70% de sa population active rurale, les femmes, qui ont du mal à franchir le seuil de pauvreté à cause du déficit d’accès à la propriété et de leur exclusion des circuits financiers ?

Concluons sur un chiffre très symbolique : si l’on venait demain à assurer aux femmes l’égalité des chances pour accéder aux postes de responsabilité, et bien ce sont 12 trillions de dollars américains qui s’ajouteraient au produit intérieur brut mondial d’ici 2025, selon une étude McKinsey faite pour le compte du « Women’s Forum ».

Etre femme a-t-il été un obstacle ou un avantage dans l’évolution de votre parcours professionnel ?

Etre une femme est à la fois un obstacle, un défi et un avantage. Tout commence d’abord par l’environnement familial et social. Au même titre que mes frères, j’ai eu la chance d’accéder à l’éducation. Cependant, et compte tenu du milieu conservateur dans lequel j’ai été élevée, être une jeune fille, de surcroît non mariée, a été un obstacle au moment de poursuivre mes études supérieures à l’étranger et ce, malgré une bourse d’excellence accordée par mon pays.

Un autre aspect sensible dans la carrière de toute femme : le congé de maternité qui, jusqu’à ce jour, est perçu comme étant un des inconvénients majeurs au moment de recruter une femme. J’en tire deux enseignements majeurs. Ce ne sont pas les seuls mais ils sont, à mon avis, les plus importants. Le premier c’est que nous, femmes, devrions poursuivre avec acharnement le combat pour infléchir les politiques publiques en notre faveur et obliger à une prise de conscience collective de tous les acteurs de la société. Le deuxième, c’est de favoriser une législation qui puisse assurer aux femmes une égalité des chances dans le monde du travail et libérer leur potentiel économique dans nos pays. Je donnerai l’exemple du congé de maternité paternel.

Un des obstacles qui m’a le plus marquée a été de travailler pour le compte d’une organisation régionale qui ne reconnaissait le statut de chef de famille qu’aux hommes. Pour le simple fait d’être une femme, je n’avais pas droit à l’allocation pour l’éducation de mes enfants, à l’assurance maladie pour ma famille et à l’allocation logement.

Au fait aucun droit…Je ne pensais pas que pareilles inégalités pouvaient encore exister.

Il n’y a pas que des difficultés. Etre une femme a été, à plusieurs niveaux, un avantage dans mon parcours professionnel. D’abord, nous faisons généralement preuve d’une certaine intelligence émotionnelle qui nous permet de gérer des questions relativement sensibles. Dans mon cas, conduire en tant que représentante résidente, le dialogue de haut niveau ainsi que les négociations aussi bien avec les gouvernements que les acteurs issus du secteur privé. Je parle là, de l’appréciation des différents collègues hommes qui m’ont accompagnée dans ces processus.

J’avais toujours eu cette impression, à certains moments de ma carrière, que je devais continuellement prouver mes capacités professionnelles, sans soute plus qu’un homme ne le ferait. Le fait d’être une femme m’a permis de travailler en synergie avec des collègues hommes et nous avons pu peser sur l’agenda du développement du continent et contribuer activement à la réalisation des objectifs de développement de l’Afrique. A titre d’illustration, j’ai pu contribuer à faire approuver le premier appui budgétaire sensible au genre au Sénégal en 2012-2013.

En conclusion, la confiance qui nait d’une étroite collaboration entre hommes et femmes fait prendre conscience que la parité est une évidence. Il y a certainement une forme de concurrence, mais j’insisterai sur la complémentarité active entre hommes et femmes au bénéfice du progrès et du développement du continent. C’est pour cela que je m’acharne à défendre la parité bien plus que l’égalité dans sa définition stricto sensu.

Je me rappellerai toujours de cette conclusion du président directeur général du site de commerce en ligne, Ali Baba, qui disait que « si nous voulons une entreprise bienveillante, ouverte, efficace, efficiente et qui a de meilleures relations avec les syndicats, engageons des femmes ! »

Que représente la journée du 8 mars pour vous ? Tous les jours de l’année doivent-ils être le 8 mars ?

Tous les jours devraient être des 8 mars !

C’est bien la confirmation que la prise de conscience s’opère. Un grand pas en avant. Prise de conscience du rôle économique que joue la femme et prise de conscience de sa contribution au développement et de son rôle politique.

La journée du 8 mars est également un rappel à la communauté internationale et aux pays qui doivent tout mettre en œuvre pour garantir aux femmes, le rôle déterminant qui leur revient. Et aussi, de les protéger de l’obscurantisme qui utilise certaines traditions et pratiques, comme par exemple la mutilation génitale féminine qui reste encore un phénomène actuel, par ailleurs très choquant…

Beaucoup reste à faire. Je ne cesserai de le répéter.

Parlons maintenant de la vision portée dans ce domaine par une organisation comme la nôtre.

Notre président a fait de cette question une priorité institutionnelle et un objectif stratégique transversal aux cinq grandes priorités lancées en septembre 2015. A travers ses projets de développements, ses appuis budgétaires, ses études sectorielles et ses assistances techniques, la Banque priorise, concrètement, la question du genre dans les agendas des gouvernements Africains.

Je salue d’ailleurs les dernières nominations de directeurs à la Banque. Quatre des cinq postes ouverts ont été confiés à des femmes.

Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui souhaiteraient s’inspirer de votre parcours professionnel ?

Je ne permettrais pas de donner des conseils mais de partager mon expérience.

Généralement une femme pourrait hésiter à candidater à une fonction si elle ne pense pas avoir toutes les chances de son côté. Ce que je peux dire à ces femmes, allez-y ! Prenez des risques même si vous doutez. Vous seriez étonnées du résultat quand la volonté et la détermination sont là !

Créez un climat de confiance avec vos collègues hommes et ralliez-les à votre cause. Ces hommes sont des fils, des frères et des époux.

Et ne baissez jamais les bras, ne vous découragez pas. Winston Churchill disait : « Le succès n'est pas final, l'échec n'est pas fatal, c'est le courage de continuer qui compte. »

Restons engagées, passionnées. Toutes ensemble, soyons le moteur du changement.