Entretien avec Peter Eigen, président du conseil d’administration de la FiTI, sur la transparence dans la gouvernance des pêches en Afrique

02/11/2017
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Entretien avec Peter Eigen, président du conseil d’administration de la FiTI, sur la transparence dans la gouvernance des pêches en Afrique

Pourquoi, à votre avis, les pays africains devraient-ils adhérer à l’Initiative pour la transparence des pêches [de l’anglais Fisheries Transparency Initiative, FiTI] ?

Les côtes africaines sont parmi les plus poissonneuses au monde. Le secteur de la pêche est donc vital pour de nombreux pays côtiers d’Afrique. Il emploie des millions de personnes directement et indirectement, tout au long de la chaîne de valeur de la pêche, des pêcheurs aux poissonniers, en passant par les transformateurs et les exportateurs de poisson. La pêche contribue également au renforcement de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, en générant des revenus importants pour les pays côtiers. Pourtant, les pêcheries marines africaines sont en grandes difficultés pour de nombreuses raisons qui incluent la pêche illégale, la surpêche, la faiblesse des cadres de gouvernance et la corruption, pour n’en citer que quelques-unes. Cela a exercé une pression croissante sur les ressources marines du continent. J’ai été personnellement témoin de certaines des conséquences : en Guinée, les femmes qui font fumer le poisson ne peuvent pas travailler autant qu’elles le souhaitent en raison des quantités réduites de poisson ramenées par les pêcheurs ; en Mauritanie, les pêcheurs doivent aller de plus en plus loin en mer pour trouver du poisson.

Il n’est pas trop tard pour inverser cette tendance inquiétante, et les pays africains sont de plus en plus conscients de la nécessité de parvenir à une pêche durable et responsable. La FiTI a pour but d’aider les pays d’Afrique et du monde entier à y parvenir en remédiant à ce que de nombreux documents de référence internationaux sur les réformes de la pêche soulignent comme un obstacle majeur à la gouvernance des pêches : l’absence d’informations sur le secteur dans le domaine public. La FiTI est une initiative volontaire, mais il existe de nombreuses raisons qui plaident en faveur de l’adhésion des pays.

Quelles sont les mesures concrètes de transparence de la FiTI ?

Alors que la transparence a souvent été soulignée comme étant un aspect essentiel d’une bonne gestion des pêches, il n’y a jamais eu d’accord sur les informations qui devraient être rendues publiques. Cela va désormais changer. Après deux années de délibération dans un cadre vraiment multipartite, la norme FiTI définit désormais 12 exigences de transparence sur les informations sur la pêche qui devraient être publiées en ligne par les autorités publiques. Elles comprennent, par exemple, l’état des stocks de poissons et des écosystèmes marins, les conditions préalables aux autorisations de pêche, les contrats signés entre les pays pêcheurs et les États côtiers ou la quantité de poisson pêché dans l’océan.

Grâce à cela, la norme FiTI fournit aux gouvernements, à l’industrie de la pêche (à grande et petite échelles) et à la société civile un moyen complet et crédible d’atteindre et de maintenir des niveaux élevés de transparence sur la gestion du secteur de la pêche maritime, sur les activités des pêcheurs et des entreprises de pêche.

Les 12 exigences de transparence incluses dans la norme FiTI sont applicables à tous les pays et tiennent compte des divers besoins des différents pays.

Pourtant, tous les pays africains ne sont pas équipés pour passer du jour au lendemain à une transparence totale dans la gestion de la pêche…

Les pays africains devraient considérer la FiTI comme une opportunité de développer et de renforcer leurs propres systèmes de collecte et de publication d’informations en ligne de manière complète et accessible. Et cela pour tous les secteurs, y compris pour la pêche à grande et petite échelles. C’est une excellente opportunité même si la FiTI ne s’attend pas à ce que tous les pays aient des données complètes pour chaque exigence de transparence dès le début. Les autorités publiques doivent divulguer les informations dont elles disposent. Ainsi, là où d’importantes lacunes existent, elles doivent y remédier au fil du temps. En tant que tel, s’engager avec la FiTI n’a pas vocation à être une activité lourde et coûteuse.

En effet, le processus a été conçu de sorte que n’importe quel pays puisse le mettre en œuvre, y compris les Etats qui ont des ressources limitées pour rassembler des informations.

Cela signifie qu’un pays peut devenir conforme à la FiTI même s’il ne dispose pas de toutes les informations dès le début. Car il suffit que des efforts soient ensuite faits pour améliorer la disponibilité et l’accès complet aux informations.


Pour que la FiTI fonctionne, il faudrait que les opérateurs économiques aient confiance dans les informations publiées par les pouvoirs publics, non ?

Effectivement, la FiTI n’est pas seulement considérée comme un exercice annuel de « bilan » pour vérifier quelles informations sont disponibles. Elle s’appuie également sur le paradigme selon lequel, pour avoir un impact significatif, l’information doit également être perçue comme crédible. Et dans de nombreux pays, l’information actuelle est souvent considérée comme fausse ou biaisée. Par conséquent, la FiTI s’appuie sur un paradigme multipartite clair. La formation de groupes multipartites nationaux de la FiTI – composés de représentants du gouvernement, des entreprises et de la société civile organisée – chargés de mettre en œuvre le processus FiTI dans leur pays est une occasion unique de promouvoir la confiance et l’action collective dans un secteur où les conflits entre différentes parties prenantes prennent le pas sur la coopération et la synergie. En effet, ces groupes doivent travailler collectivement pour évaluer si l’information dans le domaine public est perçue comme accessible et complète puis faire des recommandations sur la façon d’améliorer les informations publiées par les autorités nationales.

Puisque vous parlez de la possibilité de mettre en œuvre la FiTI sans attendre que toutes les conditions soient pleinement réunies, quels avantages immédiats peut-on en tirer ?

En rendant une gestion des pêches plus transparente et inclusive, la FiTI apporte des avantages à toutes les parties prenantes. La disponibilité publique d’informations crédibles sur la pêche aidera à résoudre d’autres problèmes qui touchent tous les acteurs du secteur de la pêche, notamment la sécurité alimentaire et nutritionnelle, le soutien à la stabilité sociale et le soutien à la durabilité des écosystèmes marins.

Plus de transparence et d’inclusivité dans les pêches aideront également à lutter contre la corruption et encourageront des mesures pour prévenir et contrer les pratiques de pêche illégales, non déclarées et non réglementées, qui ont atteint des proportions énormes en Afrique.

En outre, les pays mettant en œuvre la FiTI bénéficieront d’une meilleure réputation politique en démontrant un engagement clair en faveur d’une bonne gouvernance et d’une gestion durable des pêches. À terme, cela peut conduire à une confiance accrue et à un meilleur environnement de passation de marchés, de commerce et d’investissement. En effet, les niveaux de responsabilisation et d’ouverture peuvent avoir un impact croissant sur les décisions des consommateurs et des investisseurs et deviendront un facteur de plus en plus important pour la coopération intergouvernementale dans le commerce et la gestion régionale des pêches.

Quelles leçons peut-on tirer de la mise en œuvre de l’Initiative de transparence des industries extractives pour donner à la FiTI plus de chances de réussir ?

La FiTI existe en tant que telle et n’est pas une extension de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (EITI, sigle en anglais). En effet, le secteur de la pêche a ses propres caractéristiques et ses propres acteurs qui sont très différents de ceux de l’ITIE. Mais le modèle de gouvernance multipartite de la FiTI a néanmoins été fortement inspiré par l’ITIE, avec ses deux piliers : la transparence et la participation. La force de la FiTI réside dans cette procédure puissante de rassemblement de représentants du gouvernement, des entreprises et de la société civile autour d’une même table. Je l’ai vu encore et encore tout en étant le président fondateur de l’ITIE. Le simple fait de se parler aide les différentes parties à surmonter les préjugés mutuels et à se concentrer sur le défi collectif à l’œuvre. Comment pouvons-nous tous contribuer à améliorer la qualité de l’information publique ? Comment pouvons-nous nous assurer que nous comprenons mieux les préoccupations et les attentes de chacun ? À cet égard, les leçons tirées des initiatives internationales de transparence comme l’ITIE ont grandement inspiré la vision de la FiTI.

Le modèle de l’ITIE nous a également amenés à réfléchir sur ce que nous voulons réaliser avec la FiTI. Il est clair pour nous qu’un rapport FiTI, s’il reproduit le modèle des rapports ITIE, pourrait ne pas avoir l’impact escompté. En effet, il serait peu probable que le public puisse comprendre et utiliser un rapport exhaustif (et par conséquent long) s’il s’agit d’une simple compilation d’informations techniques sur les pêches. Sur cette base, le groupe consultatif international de la FiTI – le groupe des exportations internationales qui a élaboré la norme FiTI – a décidé que chaque exigence de transparence devrait être accompagnée d’un résumé des conclusions du rapport afin de le rendre plus compréhensible et plus accessible au public. Le groupe a également décidé que la FiTI serait plus efficace si elle utilisait plutôt les rapports pour évaluer l’accessibilité et l’exhaustivité des informations du domaine public pour toutes les exigences de transparence énoncées dans la norme FiTI. Ainsi, les rapports de la FiTI ne dupliqueraient pas les informations existantes, mais mettraient plutôt l’accent sur l’amélioration des informations dans le domaine public, utilisant ainsi la FiTI comme un mécanisme pour aider les pays à renforcer les systèmes de collecte et de publication des informations sur la pêche en ligne. Maintenant que le processus de mise en œuvre de la FiTI a commencé (la phase de mise en œuvre a été marquée par la 2e conférence internationale de la FiTI, qui a été accueillie par le gouvernement indonésien à Bali le 27 avril 2017), nous continuerons à chercher à tirer les leçons d’autres initiatives mondiales de transparence afin de maximiser les impacts de la FiTI et nous assurer que nous utilisons toute l’expérience disponible pour assurer sa réussite.

La mise en œuvre effective de la FiTI sera-t-elle suffisante pour éradiquer la pêche illégale en Afrique, si les pays d’origine des navires pêchant frauduleusement ne coopèrent pas ?

Les pratiques de pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) constituent une menace majeure pour les pays africains. En conséquence, un effort collectif de tous les pays, en Afrique et partout dans le monde, est essentiel pour y remédier efficacement. La FiTI n’est pas une solution miracle pour lutter contre la pêche INN, mais elle sera un outil majeur pour contribuer à cette lutte en rendant visible certaines des causes profondes et en cherchant à réduire l’opacité qui permet à de telles pratiques de prospérer. À long terme, notre conviction, c’est que la transparence deviendra la norme et créera un champ de transparence à l’échelle mondiale. Plus les pays participent, plus l’initiative sera puissante et crédible.

Il appartiendra aux États, aux entreprises et à la société civile d’exiger plus de transparence de la part de ceux qui s’y refusent. Il leur appartiendra également de veiller à ce que les informations sur la gestion des pêches rendues publiques soient utilisées pour maintenir ou réaliser une gouvernance et une responsabilisation solides dans le secteur de la pêche, en comblant ainsi les lacunes qui ont permis aux délinquants INN d’agir en toute impunité.